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La bataille pour le bouclier anti-drones belge est lancée

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Enfin. Après trois demandes d’information en cinq ans, la Défense belge a finalement lancé la compétition qui la dotera d’une capacité anti-drones (LAD) complète, pérenne et évolutive. Plusieurs acteurs du segment se mettent donc en ordre de bataille pour tenter de décrocher ce futur marché de plus de 1 Md€. Tour d’horizon à l’issue de BEDEX, premier salon de défense organisé en Belgique et occasion choisie par certains pour préciser leurs intentions.

Hormis quelques palliatifs ciblés acquis en urgence en fin d’année dernière, la Défense belge a pratiquement tout à construire en matière de LAD. Plutôt que de se disperser en multipliant les programmes, la Direction générale des ressources matérielles (DGMR) a choisi une méthode plutôt inédite : tout rassembler au sein d’un processus unique piloté par un partenaire unique. À charge de ce dernier d’adapter le système tout au long de sa durée de vie pour garantir sa pertinence et son efficacité face à une menace particulièrement évolutive, précise un appel à candidature publié la veille de l’ouverture de BEDEX.

Orientée vers les drones de moins de 150 kg, la démarche prévoit l’acquisition de solutions fixes, semi-fixes, mobiles et portables disponibles sur étagère et, si possibles, livrés en Europe, dans l’OTAN ou à l’Ukraine. Toutes seront constituées des capteurs, effecteurs cinétiques ou non et des outils de commandement et de contrôle (ou Core C2) nécessaires pour la détection, la caractérisation, le suivi et la neutralisation mais les systèmes fixes seront calibrés pour protéger certaines infrastructures sensibles comme la base aérienne de Florennes ou le port militaire de Zeebrugge. Intégrées dans un conteneur ou une remorque, les secondes pourront être déployées sous court préavis pendant une période prolongée. Les systèmes mobiles seront directement intégrés sur des plateformes terrestres ou navales et pourront « opérer en déplacement ou depuis une position stratégique ». Quant aux systèmes portables, certains sont déjà en service dans la Force Terrestre. Ils seront complétés d’autres outils combinant détection et neutralisation dans un système de moins de 14 kg opérationnel en moins de 2 minutes.

Le futur accord-cadre débouchera sur un partenariat innovant, flexible et évolutif, précise l’appel à candidature. Aux objectifs « classiques » de développement, de livraison et de soutien des systèmes s’ajoutent l’évolution continue et l’innovation par la recherche d’un ancrage national. Comme pour l’achat de F-35A ou le déploiement du partenariat CaMo, le programme C-UAS entend participer à la montée en gamme de la BITD nationale « via la mise en œuvre de projets visant à protéger les Intérêts Essentiels de Sécurité (IES) belges ». En clair, tout candidature devra s’accompagner de retombées économiques pour la filière belge. Cet ancrage devra a minima se matérialiser pour le soutien, la gestion et le stockage des données, et la localisation des savoir-faire et de l’ingénierie du futur C2 « afin que la capacité d’adaptation soit présente en Belgique et que des réactions autonomes rapides et efficaces puissent être assurées en cas de changement de circonstances ». Autre paramètre innovant, le programme laissera moins de deux ans au lauréat pour mettre sur pied une Red Team, une équipe d’experts chargée de simuler des attaques contre les systèmes LAD pour en tester l’efficacité et en identifier les faiblesses. Le tout, une fois encore, dans une logique d’amélioration continue. 

L’apparente complexité du programme n’a pas refroidi le secteur. C’est que l’investissement est évalué à plus de 1,1 Md€ sur 10 ans, alors quelques grands et moins grands noms du secteur ont commencé à se positionner avec plus ou moins de discrétion à l’occasion du salon BEDEX, organisé pour la première fois mi-mars à Bruxelles. Au vu du degré d’ambition et de l’ancrage national recherché, faire cavalier seul sera pour le moins compliqué. Même un géant comme Thales est parti en recherche de partenaires, stratégie déjà privilégiée pour répondre – et remporter – un marché PARADE similaire mais concentré sur des systèmes semi-fixes. Si la Défense démarre pratiquement de zéro, quelques savoir-faire émergent dans les rangs de la BITD belge. Thales Belgium et FN Herstal, par exemple, avancent avec l’appui européen. Depuis fin 2024, tous deux sont à bord du projet « European Counter Unmanned Aerial Systems » (E-CUAS), bénéficiaire d’une enveloppe de 43 M€ en provenance du Fonds européen de la Défense. Et tous deux ont, selon des représentants rencontrés au BEDEX, vocation à monter et pousser un consortium. 

Sky Warden, système de systèmes poussé par MBDA et ses deux alliés belges
(Crédits image : MBDA)

Thales Belgium pourra s’adosser aux autres entités du groupe européen. Parmi ceux-ci, Thales. Que le groupe français y présente pour la première fois son dôme anti-aérien « tout-en-un » SkyDefender n’avait sans doute rien du hasard au vu de la dynamique engagée par la Belgique. Son effort de rattrapage dépasse en effet la seule LAD pour s’étendre à la défense sol-air de très courte, courte et moyenne portées. Les systèmes Mistral, NASAMS et Skyranger ont d’ores été déjà été retenus pour les couches inférieures. Le système SAMP/T NG conçu par Thales et MBDA est en lice pour le niveau supérieur. Agréger et opérer le tout au travers d’un seul outil, voilà ce que propose justement la solution SkyDefender poussée depuis peu par Thales.

Pour la LAD, il serait question de confier le pilotage d’un futur consortium aux équipes du site de Tubize, installées de longue date au sud de Bruxelles et spécialisées dans les systèmes de communication, les moyens C4ISR et la cybersécurité. S’il se focalise sur le volet C2, Thales a en réalité un éventail de briques « maison » à proposer, dont certaines produites en Belgique. C’est le cas de la roquette FZ123, nouvelle itération anti-drones vendue à l’Ukraine. Pour les C2, le groupe pourra autant miser sur sa solution SkyView, au coeur de SkyDefender, que sur le logiciel Single Air Picture (SAP) notamment déployé à l’été 2024 durant les JOP de Paris. Ce dernier profitait par ailleurs de BEDEX pour mettre en avant quelques partenaires susceptibles de compléter l’offre, tels que le belge Senhive pour la détection RF ou le britannique Openworks Engineering et son système de surveillance autonome Vision Guard. D’autres entreprises françaises sont attendues. MBDA, par exemple, s’est rapproché des sociétés belges Unifly et Sabena Engineering pour promouvoir son système Sky Warden

Tant FN Herstal que son voisin proche, John Cockerill Defense, sont davantage orientés vers les effecteurs cinétiques. Derrière ses tourelles de moyen calibre, JCD dispose d’une première expérience en matière de LAD avec les JOP et du savoir-faire d’Arquus en matière de tourelleaux téléopérés. L’entité française progresse ainsi dans le développement d’une variante Hornet AirGuard orientée LAD. Idem pour KNDS France, naturellement centré sur les systèmes « hard kill ». Présente sur le sol belge, la division française travaille elle aussi sur une offre globale. Difficile de ne pas penser d’emblée au canon de 40 mm RapidFire développé avec Thales ou au tourelleau téléopéré ARX-30 maintenant disponible en version LAD. L’ensemble sera non seulement compatible avec les C2 ControlView de Thales et Licorne de MBDA, mais aussi, pourquoi pas, avec le logiciel iC2 du groupe franco-allemand. KNDS France le sait, il faudra dans tous les cas mobiliser des compétences venues d’ailleurs. De chez Thales ou Saab pour le volet radar, par exemple.

Si les exemples cités demeurent discrets, d’autres ont officialisé leur position lors de BEDEX. C’est le cas de l’américain Anduril, allié aux branche belges de Nokia et de l’équipementier COBBS. Les systèmes autonomes et briques d’intelligence artificielle du premier se combineront avec les communications sécurisées du second, ainsi qu’avec le catalogue et l’assise belge du troisième. Le trio n’en dira pas beaucoup plus sur les capteurs radars, optiques, RF et acoustiques réunis au sein d’un C2 « permettant à un seul opérateur de contrôler plusieurs systèmes anti-drones ». Autre acteur belge, Intersoft Electronics Services s’est quant à lui rapproché de deux groupes espagnols. EM&E, d’une part, apporte des capacités en matière d’optronique et de tourelleaux téléopérés. Indra dispose de son côté d’une solution LAD élargie. Baptisée CROW, elle aussi rassemble un éventail de capteurs et d’effecteurs cinétiques ou non au sein d’un C4. 

C’est peu dire si la Défense belge a donc l’embarras du choix. Entre négociations et rapprochements, d’autres consortiums pourraient encore sortir du bois. Ne restent en tout cas que quelques mois aux intéressés pour affiner leur copie. Inédite en Belgique, la procédure suscite autant d’attention qu’elle génère de questions. Nul doute que la séance d’information prévue mi-avril au quartier-général de la Défense fera salle comble. Passés ces éclaircissements, il leur restera alors moins d’un mois pour déposer leur candidature. Seules les cinq meilleures seront retenues pour une phase de dialogue potentiellement engagée à la mi-2026. Le cahier des charges qui en découlera servira de base pour une ultime phase d’évaluation et d’attribution, un troisième chapitre que le ministère de la Défense souhaite a priori clôturer d’ici la fin de l’année. 

Crédit image : US DoW / John Ingle

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