Entre la robustesse des réseaux et la « puissance de calcul », l’effort consenti sur les SIOC concourt à l’atteinte d’un autre objectif poursuivi durant SJO et, plus encore, par la division : la construction d’une « kill web ». Une toile, ou plutôt un maillage dense de capteurs et d’effecteurs à disposition du commandant pour détecter, identifier et neutraliser une cible adverse en cherchant plus spécifiquement à raccourcir la boucle renseignement-feux. De la multiplication des drones, radars de surveillance et autres systèmes de guerre électronique à l’adaptation des effecteurs existants, « nous sommes en train de tisser cette fameuse toile », commente le général Helluy.
Cette « kill web » se construit tout d’abord par le bas en ouvrant le système de conduite des feux ATLAS à de nouveaux utilisateurs. « Nous voulons le démocratiser un peu pour que chacun puisse y entrer des demandes de tir plus facilement, à l’image de ce que font les Ukrainiens avec Kropyva », expliquait le directeur de la STAT, le général Olivier Coquet, la semaine dernière lors d’un point presse consacré à SJO25. Quant à la « kill web » par le haut, c’est ici que le DHA trouve tout son sens. L’IA qu’il héberge et alimente devient en effet un « atout extraordinaire pour les fonctions plus ‘mathématiques’ » que sont l’artillerie ou la logistique, observe le général Helluy. « Comment traiter ce genre de cible, avec quel effecteur ? » : demain, les ordres de tirs pourront être suggérés par une IA plutôt que de passer par un calcul « manuel ». Voire découler de la détection en direct d’une cible parmi les flux vidéos remontant jusqu’au DHA pour s’approcher d’un « ciblage dynamique ». « Ce sont des cas d’usage que nous allons écrire rapidement dans le but de les poser dans le DHA », annonçait le DIRSTAT.
Gagner en létalité sous-tend tout autant d’augmenter le potentiel des systèmes d’arme que de développer de nouvelles munitions. Le Griffon MEPAC et le système d’artillerie CAESAR, par exemple, ont vu leurs équipes de pièce manoeuvrer à partir d’une version d’ATLAS reliée au kit d’hybridation FORUM. Le réseau ainsi créé leur a permis de bénéficier, entre autres du flux vidéo du drone DT 46 nouvellement arrivé dans les forces, « ce que nous n’avions pas auparavant », précise la STAT. Pour le MEPAC, SJO était également le créneau choisi pour vérifier toute la chaîne ATLAS et de se confronter à un radar de contre-batterie COBRA, l’occasion de vérifier la signature de la pièce d’artillerie et les trajectoires de ses munitions.

Autre effecteur parmi d’autres de cette toile en devenir, l’Akeron MP est lui aussi l’objet d’évolutions. Il a premièrement reçu un chercheur de nord spécifique pour une orientation fine et rapide du poste de tir vers une cible située au-delà de la vue directe (TAVD), gain de temps à la clef. Un tir du 8e RPIMa aura confirmé l’intérêt d’une technologie parvenue à mi-chemin entre le prototype et la tête de série. Le second tir réalisé par le 8e RPIMa se voulait un cran plus expérimental. L’Akeron MP intégrait cette fois la solution Ground Warden développée par NEODE Systems, start-up créée en 2024 par MBDA. Doté d’une IA, le module Ground Warden valorise la fonction TAVD en participant à accélérer la détection et l’identification de la cible, ainsi qu’au recueil et à l’exploitation des informations environnantes pendant que le tireur reste focalisé sur sa cible. Il s’agit dès lors d’exploiter au mieux le volet « capteur » de l’Akeron MP en partageant ces autres objets et événements acquis en phase de vol à d’autres effecteurs. Et cette démarche itérative continuera, les prochaines étapes amenant notamment à envisager une capacité TAVD contre des cibles mobiles pour se rapprocher toujours plus d’une situation opérationnelle.
La démarche s’étend forcément aux capteurs. Les drones, pour ne citer qu’eux, n’opèrent plus seulement isolés. Le principe de l’essaim gagne petit à petit en épaisseur, promesse d’une démultiplication des capteurs présents dans les airs et donc d’un maillage encore plus étroit. Deux essaims ont été expérimentés durant SJO, l’un proposé par Thales et Scalian et l’autre par Icarus Swarm. Deux essaims intégrés au véhicule blindé Serval et dotés d’interfaces homme-machine différents, l’exercice permettant de « pousser la BITD et de comparer les différentes solutions proposées pour, derrière, affiner notre besoin ». Le porteur compte désormais moins que l’IHM et les charges utiles, axes d’effort que la STAT accompagne en continu pour s’assurer d’une montée en gamme rapide. L’essaim poussé par Thales et Scalian a basculé, au milieu de SJO, vers le 1er régiment d’infanterie de marine, pilote d’un projet visant à mettre sur pied un escadron de drones de chasse.

Pour l’armée de Terre comme pour la 1re division, SJO n’est pas une fin en soi mais une étape vers la finalité d’un corps d’armée apte à s’engager dans un conflit de haute intensité. Mais avant d’y parvenir à l’horizon 2030, tous les regards portent maintenant vers 2027 et l’atteinte d’une division « prête au combat » capable de se projeter au complet en 30 jours. Une mission portée par la 1re division, cette grande unité sectorisée sur le flanc Est du continent européen. SJO aura permis d’avancer sur l’intégration des nombreux acteurs concernés. Ce qui manque, ce sont surtout ces « enablers », ces capacités « facilitatrices » structurées par les quatre nouveaux commandements Alpha et dont la multiplication devient nécessaire pour augmenter la puissance de combat dans le périmètre dévolu à la division, grosso modo un rectangle de 75 km de large pour 150 km de profondeur. Ce sont les frappes dans la profondeur, la défense sol-air, la logistique, la guerre électronique ou encore les transmissions. Tout existe mais en quantités très limitées et souvent vieillissantes. Quelques « enablers » manquent encore à l’appel, quand d’autres se renforcent ou se renouvellent graduellement.
« Nous menons un gros effort aujourd’hui sur la guerre électronique », relève la STAT. Comme pour la lutte anti-drones, le domaine se subdivise à son tour en segments spécialisé et générique pour mieux rayonner dans les forces. Derrière le Serval GE du 54e RT, SJO 25 a tenu lieu d’essai pour le boîtier BLAST de MC2 Technologie, brouilleur embarqué sur véhicule VBL ou PVP et plutôt orienté vers les unités de reconnaissance. Cette version « lourde » du brouilleur portatif SPART a été livrée à la 7e BB. BLAST participe aussi à muscler la LAD, un sujet que l’armée de Terre, pour éviter de se disperser, investit davantage par l’entremise Task Force LAD pilotée en interarmées. SJO aura cependant permis de progresser sur la défense sol-air en général par la vérification des communications entre SitaWare HQ et le système MARTHA de coordination des intervenants de la 3D.

Tant la résurgence de la guerre électronique que la prolifération des drones incitent la 1re division à suivre la dynamique engagée par ses brigades en matière de survivabilité des PC. S’il est plus éloigné de la ligne de front, un PC de division rassemble près de 200 personnels dans des structures fixes et non protégées. Peu mobile, plus rayonnant et, surtout, à portée de certains effecteurs adverses, un tel dispositif sera difficile à réduire. La 1ère division y réfléchit malgré tout en pariant sur l’apport de l’IA, en se servant de drones de surveillance filaires ou non, voire en expérimentant des robots rondiers. Faute de mieux, restera toujours la possibilité de s’enterrer, de se disperser, de se camoufler dans la couverture électromagnétique très dense d’une ville, ou encore d’éloigner les sources d’émissions comme les antennes et générateurs. « Moins c’est rayonnant, mieux c’est. Moins c’est câblé, mieux c’est », ajoute un général dont l’état-major expérimente à son tour le Li-Fi pour diminuer le câblage et le rayonnement.
L’année 2026 sera un point de passage important. Des pointes d’effort sont annoncées sur les feux dans la profondeur et les soutiens. Une décision doit théoriquement être prise à l’été prochain concernant l’avenir des premiers, tandis que l’inflexion sur les seconds se traduit, entre autres, par la passation d’un contrat attendu de longue date pour plusieurs milliers de porteurs logistiques. L’armée de Terre projette par ailleurs d’étendre la mécanique de « brigade de combat » à l’échelle de la division. Réussie, cette démarche expérimentale de la DGA et de la STAT avait permis de combler rapidement et à moindre coût une série de « trous dans la raquette capacitaire » au profit, essentiellement, de la 7e BB. La prochaine étape consisterait à élargir le champ aux unités spécialisées dont dépendent les « enablers », à commencer par les brigades de logistique (BLOG) et de maintenance (BMAINT) et la 19e brigade d’artillerie.
Les livraisons n’arriveront que dans un second temps, au mieux à compter de 2028 pour les camions. Au sommet de la 1ère division, la confiance n’exclut donc pas une certaine lucidité quant à l’atteinte des caps fixés. « Nous n’aurons pas tout en 2027. En revanche, nous saurons ce qu’il nous faut et quand nous les recevrons », soutient le général Helluy. Ce jalon « DIV 27 », l’armée de Terre cherchera à le démontrer lors d’un grand exercice. L’agenda n’est pas arrêté, mais les occasions de se raccrocher à un rendez-vous international ne manquent pas. Ce pourrait être durant un prochain exercice Warfighter ou à l’occasion de Defender 27. Ou encore sous la forme d’un exercice ORION dédié. Tout dépendra de la finalité recherchée. « Je sais où nous allons. Maintenant, au boulot pour atteindre le niveau nécessaire », concluait le commandant de la division « Europe ».