« Work in progress ». La menace s’est réduite – tout comme la couverture médiatique -, mais les survols de drones potentiellement malveillants demeurent d’actualité en Belgique. Lancé dans l’urgence, le chantier de construction d’une capacité anti-drones crédible se poursuit essentiellement au sein de la Défense belge, qui prévoit d’acter plusieurs contrats majeurs dans le segment élargi de la défense sol-air en 2026.
Une quinzaine de survols ont encore été comptabilisées ce mois-ci, dont trois au-dessus d’installations de la Défense et autant à proximité de sites nucléaires. Entre le 1er septembre 2025 et le 21 janvier, 558 observations ont été relevées, dont près d’un quart au-dessus de bases militaires. Des chiffres à consolider au vu des faux positifs et des signalements redondants, mais « force est de constater que les capacités de détection existante n’était pas performante face à ces survols », admettait hier le ministre fédéral de la Sécurité et de l’Intérieur, Bernard Quintin, lors d’une audition parlementaire consacrée à cette menace.
Trois ministres fédéraux faisaient face aux députés hier après-midi. L’occasion d’un point d’étape sur ce qui a été fait et, surtout, doit encore être fait pour disposer d’un bouclier anti-drones efficace et évolutif. En première ligne, la Défense aura surtout profité des derniers mois pour apprendre « ce qui fait défaut ». En clair, pratiquement tout. À quelques rares exceptions près, tant les systèmes de détection et de neutralisation que la coordination interministérielle et les tactiques spécifiques manquaient à l’appel tous ministères confondus.
Depuis, les 50 M€ octroyés dans l’urgence à la Défense ont commencé à porter leurs fruits. « Jusqu’à il y a peu, nous n’avions plus aucune capacité radar militaire et dépendions entièrement des données radars fournies par les forces armées de nos pays voisins. (…) Cela a rapidement changé », assurait Theo Francken. Selon ce dernier, six nouveaux radars sont entrés en service et seront répartis sur tout le territoire national. L’enveloppe allouée aura également permis d’acquérir des systèmes de détection RF pour protéger les principaux quartiers militaires, trois radars mobiles Giraffe 1X de Saab, des drones d’interception Blaze conçus par l’entreprise lettonne Origin Robotics, ou encore des fusils anti-drones produits en Australie, énumérait le ministre. « Cela va très vite. Il y a déjà eu beaucoup de livraisons. Pas mal de militaires ont suivi les formations pour utiliser ces systèmes. Je pense que la deuxième session de formations débute la semaine prochaine », annonçait-il.
Bien que limités dans leur usage sur le sol national, des moyens cinétiques ont fait leur apparition dernièrement. La Défense belge a notamment réceptionné des fusils à pompe Winchester SX4 axés vers l’auto-protection rapprochée mais dont l’utilisation ne sera pas autorisée dans tous les quartiers militaires pour éviter, en toute logique, les dommages collatéraux. Les instructeurs de tir ont été formés en fin d’année à la neutralisation de micro-drones. Un cran plus haut, les systèmes portatifs de DSA très courte portée (MANPADS) Piorun – commandés bien avant la crise de l’automne dernier sont arrivés en fin d’année au régiment des opérations spéciales.
L’avancée est palpable mais l’essentiel reste à faire. « Nous ne sommes pas encore prêts à approcher de manière efficace et efficiente la problématique des drones. Nous pouvons le dire honnêtement, les événements d’octobre et de novembre derniers ont clairement montré que nous pouvons et devons faire mieux », estimait le ministre de la Défense, Theo Francken. La coordination interministérielle, la compréhension de situation, l’agilité et la rapidité de la réaction sont autant de réflexes à acquérir.
Qui fait quoi, où, quand et comment ? Voilà quelques-unes des interrogations auxquelles doit répondre un National Airspace Security Center (NASC) refondu pour devenir le carrefour unique où s’agrègent les informations nécessaires pour produire une image partagée de l’espace aérien. Hébergé sur la base aérienne de Beauvechain, au sud-est de Bruxelles, ce NASC 2.0 devait théoriquement être entièrement opérationnel au 1er janvier. Ce jalon n’a pas été atteint. « Il nous faut encore une série d’écrans, cela prend un certain temps. Il reste encore quelques semaines, quelques mois mais nous y travaillons d’arrache-pied », relevait Theo Francken.
D’autres moyens sont attendus pour renforcer le socle existant sur le long terme. Spécifié depuis des années puis modifié à plusieurs reprises, un programme de lutte anti-drones qui « couvre les besoins connus, anticipe l’évolution permanente de la menace, permet des évolutions technologiques, permet l’intégration des industriels belges » doit en théorie se matérialiser cette année. Valorisé à 500 M€, l’effort nécessitera d’impliquer une filière belge représentée, entre autres, par John Cockerill Defense et Thales Belgium. Ce programme « C-UAS » a été présenté mi-janvier aux députés de la commission des achats et des ventes militaires. Le lancement de la procédure sera à l’ordre du jour d’un prochain Conseil des ministres. Le consortium « le plus fort » serait ainsi retenu « en décembre normalement ». « J’espère que la décision d’octroi de ce contrat sera prise le plus rapidement possible », résumait hier le ministre en charge.
« Nous sommes en train de construire à un rythme rapide la défense anti-aérienne belge », poursuivait le ministre de la Défense. Celui-ci espère concrétiser l’acquisition de 10 batteries de défense courte portée NASAMS et de 20 systèmes de très courte portée Skyranger en marge d’une visite d’État en Norvège. Les NASAMS seront équipés d’un radar de surveillance et de suivi « très performant » produit par Thales. Si le NASAMS repose sur des missiles américains, les tensions diplomatiques incitent toujours plus à se tourner vers des solutions européennes. « Avec les capacités européennes existantes, nous pouvons déjà faire beaucoup et n’avons pas besoin de systématiquement recourir à l’aide des États-Unis. Surtout en Ukraine. L’Europe dispose déjà de nombreuses capacités qui peuvent être utilisées, et je pense que c’est notre devoir d’avoir ces capacités », relevait-on dans les rangs ministériels.
Ces capacités contribueront autant à la défense des bases belges qu’à la protection des populations et sites civils « une fois que nous les aurons acquises et si les circonstances le permettent », précisait le ministre de la Défense. « Nous aurions pu réagir, lancer tout cela un plus tôt », concluait-il. Regarder dans le rétroviseur n’apportera pas grand chose. L’essentiel se joue devant et surtout, au-dessus. De là à être prêt en temps et en heure, réponse au prochain pic de crise.
Crédits image : Belgian Army Staff