Les résultats de l’exercice budgétaire 2024 sont sortis et, avec eux, un bilan des actions conduites par le ministère des Armées en matière d’équipement et de préparation de l’avenir. L’essentiel n’a fait l’objet d’aucune annonce officielle. Alors, des commandes et livraisons aux études amont et autres efforts de développement, panorama non exhaustif de ces autres faits du domaine terrestre passés sous les radars.
Un peu moins de 63%. C’est le taux de réalisation des équipements atteint en 2024, en légère régression par rapport à l’exercice précédent et en deçà des 85% visés. Équiper les armées françaises n’a en effet rien du long fleuve tranquille. Naturellement complexe, le processus se poursuit aujourd’hui sur fond de lancement d’une nouvelle programmation militaire et de refonte régulière des priorités. Le dernier ajustement annuel de la programmation militaire (A2PM 24) aura ainsi acté certaines inflexions prioritaires et besoins essentiels ciblés dans les domaines de l’intelligence artificielle, des munitions, des drones, de la lutte anti-drones, de la guerre électronique et de la connectivité.
Sans parler des pénuries de matériaux et de composants, d’une volonté d’inscrire le réarmement sous le sceau de la souveraineté et, bien sûr, de la rigueur budgétaire encadrant le tout. « Dans un environnement stratégique instable, les objectifs majeurs du calendrier des commandes et des livraisons ont été tenus », estime néanmoins le ministère des Armées dans un document attenant au PLRG. Certains de ces jalons ont fait l’objet d’annonces, à l’image de la commande de 627 Serval au titre des programmes VLTP P segment haut et SCORPION. Pour le reste, il faut se plonger dans les documents annexés au projet de loi relatif aux résultats de la gestion (PLRG) 2024.
À tout seigneur, tout honneur. Le programme majeur SCORPION est globalement à l’heure, 10 ans après la notification du marché initial. Griffon, Jaguar et Serval sont perçus par l’armée de Terre conformément au calendrier. La cible annuelle Jaguar aura même été dépassée, avec deux engins réceptionnés en avance de phase. Le Griffon MEPAC accuse quant à lui un léger décalage avec un exemplaire livré sur les huit attendus l’an dernier, un écart s’expliquant par une révision du planning « pour prendre en compte le rythme industriel de production des mortiers, qui avait été initialement surévalué ».
Seule véritable ombre au tableau : ce « report des commandes concernant certains moyens de simulation » de l’environnement SCORPION, un écho à l’annulation du marché SERKET et au rejet d’une offre pour le marché SEMBA mentionnés à l’automne dernier dans un rapport parlementaire ? Pour le premier, « un nouveau marché est en cours de rédaction avec pour objectif la livraison d’une première capacité de simulation en 2026, et l’atteinte d’une capacité complète entre 2028 et 2030 ». Pour le second, « la relance du programme est à l’étude et la contractualisation rapide d’une étude de levée de risques est envisagée », indiquait ledit rapport.
Annoncés en 2024, les travaux portant sur l’acquisition d’un missile antichar courte portée se voit lui aussi décalé en 2025. En l’attente d’une solution pérenne, l’armée de Terre a fait le choix du NLAW produit par Saab et Thales. Une opération conduite, semble-t-il, sous forme de transfert d’exemplaires en provenance des stocks de la Défense suédoise. Priorité parmi d’autres, la montée en gamme des moyens de guerre électronique s’est traduite par un ajustement du nombre de cellules de renseignement d’origine électromagnétique (ROEM) tactique destinées à l’armée de Terre. Résultat : un complément de 42 cellules à produire pour les deux maîtres d’oeuvre, Thales SIX GTS et Airbus Defense & Space. L’incrément 1 de SYFRALL, ce programme visant à renouveler les moyens de franchissement du génie, est quant à lui reporté à 2025 en raison d’une « réorientation capacitaire en cours d’année afin de simplifier les exigences ».
Entre ciel et terre, le programme de défense sol-air basse couche (DSBAC) aura été marqué par un report dans les livraisons de missiles très courte portée MISTRAL 3 en raison d’un « différend dans les négociations » avec l’industriel. Pas de quoi compromettre le lancement en réalisation, cette année en théorie, d’un incrément 1.2 au contenu non précisé mais matérialisé dans la foulée des huit lanceurs VL MICA, huit systèmes SIMBAD RC et 30 systèmes ATLAS RC commandés l’an dernier via l’incrément 1.1.
Prolongation de la DSABC, la lutte anti-drones (LAD) s’est encore densifiée via le programme à effet majeur (PEM) éponyme. Ici aussi, les « sous-incréments » se sont succédés en 2024. Après les systèmes de leurrage GNSS et effecteurs laser commandés en juillet pour répondre à une urgence opérationnelle, les armées ont acté cinq mois plus tard l’achat de 100 fusils brouilleurs et de 9 systèmes PARADE supplémentaires, ainsi que le développement et la livraison du Serval LAD.


Dans les airs ensuite, le PEM Drones de contact s’étoffe progressivement. Après la commande de munitions téléopérées courte portée « Damoclès » auprès de Delair et KNDS France, l’incrément 2 lancé en décembre dernier encadre l’acquisition de système de drone tactique léger (SDTL). Un segment nouveau pour lequel un premier jalon a été franchi avec la commande par la Direction de la maintenance aéronautique (DMAé) de « 4 systèmes aux sociétés Atechsys, Delair, EOS Technologie et Surveycopter à des fins d’expérimentation ». Une cinquième solution est attendue à l’issue d’une négociation alors « en cours » avec Safran Electronics & Defense.
Certains de ces candidats au marché SDTL sont connus de longue date. Surveycopter s’est positionné depuis longtemps avec le Capa-X, quand Safran misait sur la plateforme Penguin du partenaire américain Edge Autonomy pour concevoir son drone Lanner. Atechsys – une marque du groupe DCI -, Delair et EOS jouent la carte de la discrétion. Quand SDTL décolle, le système de drone tactique (SDT) peine à atterrir au 61e régiment d’artillerie. Neuf vecteurs aériens étaient attendus pour un seul finalement livré. Un décalage essentiellement dû à « des difficultés techniques de mise au point » qui conduisent également à décaler la commande des 14 derniers drones. Dans l’aérocombat, l’A2PM aura par ailleurs conduit à repousser à 2026 les engagements programmés pour l’an dernier au profit d’études portant sur l’hélicoptère de combat du futur.
Pas de nouvel équipement sans effort de développement et, là aussi, certains pas ont été franchis sans tambour ni trompette. Si le taux de progression des technologies atteint 70% au lieu des 80% visés, « cette cible initiale correspond à un compromis entre une ambition importante et une exploration d’innovation risquée mais à fort potentiel », note le ministère des Armées. Dit autrement, ce 47 jalons ont été franchis sur les 69 prévus. Vingt ont été reportés en 2025, un est abandonné et le dernier n’a pas été atteint.
Parmi les jalons atteints dans le domaine terrestre, la réalisation et l’évaluation technico-opérationnelle d’un démonstrateur de protection active embarqué sur le Jaguar, la démonstration avec charge pyrotechnique d’une MTO courte portée issue de l’appel à projet COLIBRI, ou encore la poursuite d’essais de camouflage adaptatif dans le visible et l’infrarouge pour véhicule et, demain peut-être, pour le combattant.
Mais, en matière de R&D, la surprise porte plutôt sur ces études engagées « au profit du plan national char lourd ». Un plan jusqu’alors très peu évoqué et pour lequel des études préparatoires sont maintenant lancées. La focale porte en particulier sur la fonction feu, avec des travaux portant « sur l’aspect du chargement des munitions dans l’arme », sur « la validation de la compatibilité de la nouvelle arme de 140 mm à l’intégration en tourelle » et « sur les tirs d’armes de 140 mm, un jalon sur le frein de bouche innovant permet de collecter des données essentielles sur la performance de l’arme ». Autant de sujets à relier au développement du système d’arme ASCALON en cours chez KNDS France.
Volonté de plancher sur une possible évolution du char Leclerc ? Ou d’avancer sur une solution intérimaire en attendant la matérialisation du programme franco-allemand de système principal de combat terrestre (MGCS) ? Ou encore de travailler sur une alternative si ce dernier venait à faillir ? Voire les trois en même temps ? La discrétion reste de mise, mais une réflexion sur le char de demain à l’empreinte nationale est désormais bel et bien sur les rails.