Un effort de 20 à 30 Mds€ est nécessaire pour se préparer à la haute intensité selon un rapport parlementaire

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Entre 20 à 30 Mds€ sur la prochaine loi de programmation militaire, c’est l’enveloppe complémentaire requise pour préparer les armées françaises à un éventuel conflit de haute intensité, estiment les députés Jean-Louis Thiériot (LR) et Patricia Mirallès (LREM), co-auteurs d’un récent rapport d’information sur le sujet.

La « fin d’un certain confort opératif »

L’ordre international en place depuis 1945 est désormais « contesté par des puissances révolutionnistes insatisfaites d’un système qui lui confère des garanties de sécurité ou de développement jugées insuffisantes et des normes philosophico-politiques jugées décadentes », rappelle Patricia Mirallès. L’évolution est significative pour la France, dont l’outil de défense est tourné depuis 30 ans vers le maintien de la paix et la lutte anti-terroriste.

Il faut attendre l’actualisation stratégique de 2021 pour que le ministère des Armées évoque un risque d’affrontement entre grandes puissances, conflit dont les implications ont ensuite été précisées dans le dernier concept d’emploi des forces. « En somme, la France pourrait s’engager dans un conflit d’intensité temporairement seule ou aux côtés de ses alliés pour mettre fins à des actions déstabilisatrices de l’ordre national particulièrement préjudiciable à ses intérêts, ceci incluant l’intégrité territoriale des pays de l’Union européenne », résume Jean-Louis Thiériot.

Pour les armées, confrontées à un adversaire susceptible de combattre dans tous les champs de la conflictualité, cela signifie « la fin d’un certain confort opératif » et un éventuel retour vers « une forte attrition en hommes et en matériels », données quasiment absentes de la planification depuis plusieurs décennies. En extrapolant à partir de taux d’attrition constatés lors de conflits symétriques modernes, les rapporteurs estiment ainsi que « l’aviation de chasse française pourrait être réduite à néant en cinq jours ».

Un tel constat prévaut également à terre et en mer. Dans le domaine terrestre, l’exercice Warfighter conduit début 2021 aux États-Unis a entraîné fictivement la mort d’un millier de soldats et davantage de blessés en 10 jours de combat. « Une frappe de drones, en particulier, a provoqué la mort de 800 soldats », pointe Patricia Mirallès. Au terme de l’exercice Polaris de la Marine nationale, organisé à l’automne dernier, sept à huit bâtiments avaient été détruits, dont deux frégates envoyées par le fond et deux autres neutralisées en 15 minutes, « soit entre 200 et 400 marins tués ou disparus ».

Parce qu’il est multiforme, le conflit de haute intensité induit une incertitude quant à sa durée. À l’épuisement probablement rapide des ressources pourraient succéder un appel aux Alliés ou une remontée en puissance synonymes d’enlisement. Qu’importe le scénario, les rapporteurs relèvent une dizaine d’enjeux auxquels les armées doivent répondre. Ce sont les enjeux de l’interopérabilité, de la masse ou encore de l’épaisseur, « produit de la masse et de la résilience du soutien ». Ce sont aussi les questions d’anticipation, de synchronisation des effets et de réactivité. En cas de conflit, « on aura pas six mois ». « Les durées de conflits et les préavis des contrats opérationnels paraissent ainsi irréalistes », d’où des leçons à tirer pour les stocks, les formats d’armées et les modules de décision.

Un effort de 20-30 Mds€ sur la prochaine LPM

Si la LPM 2019-2025 répare et modernise grâce aux 215 Mds€ investis sur sept ans, le renforcement proprement dit de l’outil de défense n’est envisagé qu’après 2030. « La hausse de notre effort de défense doit être poursuivie », martèlent des députés selon qui le respect des prochaines marches de 3 Mds€ du budget annuel « est un minimum ».

« Le plus dur est devant nous », souligne Jean-Louis Thiériot, pour qui « un effort autrement plus élevé que celui qui est déjà fait aujourd’hui sera nécessaire pour amener le modèle au niveau requis par la haute intensité ». En restant « tout à fait raisonnable », les besoins complémentaires pour conserver un modèle complet et éviter l’échantillonaire peuvent être évalués à entre 20 et 30 Mds€ « rien que pour la prochaine loi de programmation militaire ». Ce qui mène « au doigt mouillé » à consacrer 2,5% du PIB à la défense. Cela paraît immense, mais ce sursaut, « pas délirant » et « raisonnable », est à relativiser en regard des efforts consentis sur les 60 dernières années et de l’effet démultiplicateur d’un investissement dans la BITD française.

Du capacitaire au soutien, sans oublier les conséquences sur la masse salariale, « il est clair que les besoins sont patents », constate le député LR. La maîtrise du champ informationnel, premièrement, biais par lequel un futur conflit de haute intensité serait susceptible de commencer. Cette perspective fait des données « notre bien le plus précieux » et implique d’accroître les capacités de traitement et de stockage des datacenters et des réseaux d’infrastructure. La perte de la supériorité aérienne requiert de faire évoluer des capteurs « mal protégés aujourd’hui ». La Direction du renseignement militaire et le Commandement de l’espace devraient quant à eux œuvrer à se doter de nouvelles capacités de surveillance, relève le rapport.  

La lutte informationnelle soulève en outre la question des actions menées sur le territoire national. Le Centre interarmées des actions sur l’environnement (CIAE) notamment, organisme à vocation interarmées-Terre rassemblant les domaines CIMIC et PSYOPS, est à ce titre « très clairement sous-dimensionné ». Face à ces constats, les deux rapporteurs proposent le lancement d’une mission d’information dédiée à la guerre informationnelle au cours de la prochaine mandature.

L’attention porte aussi sur la préparation opérationnelle. Pour cela, « il est nécessaire de reconstituer les stocks de munitions et de pièces pour permettre un entraînement de haute intensité ». Coût estimé ? Environ 6 Mds€ sur une LPM. À défaut, les forces s’en retrouvent limitées dans leurs activités de préparation. Exemple avec l’armée de Terre, dont le taux de préparation est en progrès mais n’atteint pas encore l’optimum. En déplacement en Estonie, les deux rapporteurs ont pu constater par eux-mêmes que le char Leclerc « ne pouvait pas être utilisé comme on l’aurait souhaité à l’entraînement ». Ainsi, un capitaine du 1er régiment de chasseurs, alors intégré au SGTIA Lynx 11, ne pouvait pas commander à l’avant comme il le ferait en opération afin de conserver du potentiel pour que ses hommes puissent s’entraîner convenablement.

Campagne de tir en Lettonie pour le SGTIA français engagé sur la mission Lynx 12 (Crédit : EMA)

Dans le champ capacitaire, il faudra compléter la modernisation engagée, entre autres, par Scorpion. Il s’agit en priorité « de renouveler le segment lourd » par l’entremise du programme TITAN, de développer la robotisation et de poursuivre la numérisation des soutiens et de la maintenance. Aucune de ces dépenses ne sont pour l’instant inscrites en loi de finances, ni même, pour certaines, en programmation.

Hormis ces programmes majeurs, la préparation de l’armée de Terre implique le comblement de trous capacitaires sectoriels. C’est le renforcement de la capacité de frappe dans la profondeur, bientôt limitée aux CAESAR et à une douzaine de LRU vieillissants, de la défense sol-air basse couche et moyenne couche, limitée à quelques canons de 20 mm et au missile Mistral 3, et du génie divisionnaire avec des capacités de minage-bréchage « quasiment abandonnées » et objets d’ « une lente remontée en puissance ».

Le tout, « sans parler du système d’arme du maintenancier » et des forces aéroterrestres. Les rapporteurs pointent une capacité de transport tactique partiellement en fin de vie et, une fois encore, l’absence d’hélicoptères de transport lourds. Sur ce dernier point, « il a été identifié qu’il y a des pays qui vont avoir des hélicoptères lourds d’occasion sur le marché. La question se pose de savoir si on doit s’y intéresser », avance Jean-Louis Thiériot.

Consolider la BITD, sensibiliser les populations

Pour garantir ce rééquipement, les autorités doivent s’attacher à la remontée en puissance de la base industrielle de défense nationale. Les deux rapporteurs proposent ainsi la création au sein du ministère des Armées d’une cellule dédiée à la planification de cette relance et placée sous l’égide de la DGA. Celle-ci « identifiera les espaces qui pourraient être utilisés, s’assurera de la solidité de la chaîne de sous-traitance, et recensera les dépendances à l’égard des matières premières sensibles et des matériels dont le temps de production justifierait qu’il y ait des stocks ». Selon les cas, la création de stocks de pièces pré-usinées et de matières premières critiques pourrait être envisagés en se tournant potentiellement vers un réseau d’opérateurs de stockage privés.

« Les armées font beaucoup, mais tout ne peut pas venir d’elles », insistent les rapporteurs. Au-delà du technologique, du financier et du capacitaire, la haute intensité requiert également de porter un autre regard sur la nation. De tous les défis la concernant, l’un « paraît particulièrement important ». Il s’agit, pour la députée LREM, de « faire partager les enjeux de défense à nos citoyens ». Tout effort portant sur la haute intensité sera en effet « vain si les Français ne sont pas davantage informés des enjeux de défense et impliqués dans les choix structurants à faire pour le pays ».

Entre les limites du Service national universel et de l’enseignement civilo-militaire dans les territoires, le périmètre restreint des réserves et le manque d’exercices d’envergure, les marges d’amélioration sont nombreuses. Renforcer l’intérêt des citoyens pour les questions de défense, en commençant par renforcer les démarches envers la jeunesse, « au cœur de la haute intensité ». À ce titre, le SNU serait, selon Mme Miralles, « un outil formidable que nous devons à tout prix approfondir ».

Fruit d’une cinquantaine d’auditions, de deux déplacements et de contributions écrites, ce rapport arrive à la veille d’une nouvelle mandature et à trois annuités d’une nouvelle LPM à laquelle il entend contribuer « par une modeste brique ». Si ce document ne se veut « que » force de proposition, « à nos successeurs de faire en sorte que son destin ne soit pas de prendre la poussière ou de caler les armoires, mais de contribuer à bâtir l’outil de défense dont notre pays a besoin », concluait Jean-Louis Thiériot.