Dans l’armée de Terre, des drones volent désormais régulièrement aux côtés et en appui des hélicoptères. Devenue prioritaire, la dronisation de l’aérocombat progresse notamment grâce à l’exercice majeur ORION, laboratoire désigné pour tester certaines des premières innovations au mains des régiments d’hélicoptères de combat.
Désigné pour désigner
Vent faible, ciel clair et températures fraîches. Les conditions sont idéales pour les 10 hélicoptères Caïman, Gazelle et Tigre français et espagnols qui décollent de la base aérienne de Chaumont (Haute-Marne) pour conduire l’opération Red Showcase. La mission de ce sous-groupement aéromobile « Poker » ? Un raid dans la profondeur pour détruire plusieurs véhicule ennemis rassemblés en lisière d’une forêt. Jusque là, rien d’inhabituel. Sauf que trois autres appareils à hélice ont été intégrés au dispositif : des drones, dont deux FPV et un troisième chargé de désigner l’une des cibles.
À chacun sa mission. Au « Drone Équipier Désignateur pour l’Aérocombat utilisant un Laser » (DEDAL) celle de détecter et d’illuminer l’ennemi principal – ici, un blindé Serval – pour qu’une patrouille de Tigre français puisse le détruire avec l’un de ses missiles Hellfire. Largués depuis la soute d’un Caïman et le cockpit d’une Gazelle, les drones FPV dotés d’une petite charge militaire traiteront à leur tour des cibles moins durcies. Deux Tigre espagnols neutraliseront finalement le reliquat avec leur canon de 30 mm.
Pour les régiments de la 4e brigade d’aérocombat (4e BAC), la mission jouée ce jour-là tient aussi lieu d’expérimentation. Engagée depuis deux ans, l’intégration des drones « est une adaptation nécessaire dans un environnement de haute intensité », rappelle le commandant de la 4e BAC, le général de brigade Olivier Hautreux. Selon ce dernier, le drone « n’est pas une révolution en soi pour l’aérocombat, mais un moyen d’augmenter d’une part la survivabilité et la létalité des hélicoptères. La survivabilité parce que nous allons être capables de déployer des capteurs quelques dizaines de kilomètres en amont de nos hélicoptères pour aller voir l’objectif, la défense sol-air, etc. La létalité, parce qu’on va être capables de délivrer des MTO [munitions téléopérées] qui vont compléter l’arsenal existant ». En attendant la montée en maturité de solutions ad-hoc, les travaux tablent essentiellement sur l’adaptation à la marge des objets disponibles ou sur la débrouille régimentaire.
Chaque régiment d’hélicoptères de combat s’est vu confier son mandat. Pour le 1er RHC de Phalsbourg, la recherche d’un drone de désignation a débouché sur DEDAL. Lancée il y a 18 mois et remontée grâce à la plateforme hAPPI, l’idée aura convaincu l’Agence de l’innovation de défense (AID) d’accorder l’enveloppe permettant d’acquérir, en novembre 2025, les briques nécessaires. Le résultat ? La combinaison 100% française d’un drone quadricoptère Tundra II d’Hexadrone et d’une boule optronique Milvus 16D de Merio. Spécifique au besoin du 1er RHC, cette boule aura demandé d’intégrer un laser suffisamment performant dans un volume réduit.
DEDAL a décollé pour la première fois le 2 mars dernier. Un premier tir d’essai a été réalisé sur base d’un missile d’entraînement, sur un site approprié et en présence de la Direction générale de l’armement (DGA). DEDAL doit répondre au besoin exprimé de « pouvoir tirer un missile Hellfire de plus loin », note le capitaine Edouard, chef de bord de Tigre et porteur du projet. « L’idée c’est bien de renforcer les capacités du Tigre. Le drone nous permet d’aller en avant du Tigre et de protéger des équipages dès lors en mesure de rester masqués et de tirer leur missile ‘à l’aveugle’ », poursuit le commandant Laurent, chef des cellules innovation et drones, et officier SCORPION au sein du 1er RHC.
L’idée permettra au passage d’éviter d’exposer des spécialistes de l’appui aérien rapproché comme les JTAC. Plus rapide à infiltrer et éventuellement plus discret, le drone DEDAL doit néanmoins être mis en oeuvre par une équipe de télépilotes depuis le sol pour ensuite précéder le Tigre. Du moins pour l’instant, car « à très court terme, l’équipe sera embarquée dans une soute d’hélicoptère », annonce le commandant Laurent.
L’objectif suivant sera de déporter autant que possible la commande de la boule optronique au sein même du Tigre. Le chef de bord en récupérera alors l’usage « pour lui permettre de voir exactement ce dont il a besoin et de réaliser sa désignation lui-même tout en restant à distance ». Quant à la prise en main du drone lui-même, la suite amène son lot de défis techniques mais « on espère pouvoir le faire », note le commandant Laurent. L’une des avancées reposera sur l’intégration, dans le drone, d’une intelligence artificielle de pilotage pour réduire au maximum le surplus de charge cognitive demandé à un chef de bord avant tout focalisé sur sa mission. Le pilotage ne se ferait alors plus en direct mais en dessinant une trajectoire depuis une tablette. Au drone d’ensuite se débrouiller pour aller d’un point A à un point B.
Le cap est fixé mais les barrières à franchir ne manquent pas avant d’atteindre une capacité pleinement opérationnelle. Sécuriser les liaisons de données et la navigation, par exemple, car DEDAL demeure sensible au brouillage adverse. Ce besoin de durcissement clairement établi, des solutions émergent un peu partout en France et ailleurs, dont certaines adaptées au Tundra II. Ne reste qu’à les intégrer pour en vérifier l’efficacité. Gagner du temps de vol ensuite, car il s’agira d’accompagner efficacement un Tigre doté d’une allonge autrement plus importante. DEDAL dispose d’une petite heure d’autonomie, délai pratiquement divisé par deux de par la consommation de la boule optronique. Pour le 1er RHC, l’objectif initial consistera à valider le concept avant de basculer dans la recherche des solutions techniques les plus adaptées. « Nous n’en sommes qu’au début de l’évaluation » mais « c’est un projet qui avance vraiment très vite. Nous avons espoir d’avoir de bons résultats d’ici la fin de l’année », remarquait le commandant Laurent.
Droniser l’aérocombat
DEDAL est un exemple des dynamiques engagées dans tous les régiments d’hélicoptères de combat de la 4e BAC. Si le 1er RHC se concentre sur la désignation de cible, le 5e RHC progresse essentiellement sur les drones de reconnaissance et de renseignement et le 3e RHC sur le largage de MTO. L’effet final espéré, le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Pierre Schill, le résumait en quelques mots sur les réseaux : « en associant drones et munitions téléopérées pour renseigner et frapper, l’Aviation légère de l’armée de Terre démultiplie ses effets tout en préservant ses hélicoptères de combat ».
Parti avec un temps d’avance, le 3e RHC dispose aujourd’hui de quatre télépilotes de drone embarqués. L’adjudant Jimmy est l’un de ces pionniers. Il était aussi derrière l’une des deux MTO utilisées durant l’opération Red Showcase. L’autorisation de largage en poche depuis fin 2025, les télépilotes d’Étain s’attachent depuis à confronter les nouvelles procédures aux réalités du terrain. C’est que larguer, engager et diriger un drone potentiellement armé depuis un hélicoptère et à l’aveugle – le télépilote portant son casque FPV – demande une coordination fine avec son équipage, précise l’adjudant Jimmy.
Chaque appareil amène ses contraintes et ses avantages. La Gazelle, par exemple, présente un souffle rotor moins important donc moins déstabilisant. L’ergonomie y est moins bonne, mais la proximité « physique » avec l’équipage permet de compenser l’absence d’un membre opérationnel de soute (MOS) qui, dans le cas du Caïman, est chargé d’assurer le largage au profit du télépilote. Tant la Gazelle que le Caïman pourraient par ailleurs embarquer plusieurs télépilotes, donc plusieurs MTO. De quoi multiplier les effets et ouvrir le champ à d’autres scénarios moins cadrés que ceux actuellement conduits, telles que des frappes d’opportunité ?
Si chacun avance dans son couloir de nage, celui-ci n’est pas totalement hermétique. Quand l’opportunité survient, un régiment peut aussi avancer sur un segment autre que celui qui lui a été confié. La cellule innovation du 1er RHC travaille aussi sur des MTO largables depuis la soute. « Le 3 n’est pas tout seul sur la question. Nous sommes allés faire former nos membres opérationnels de soute. L’étape suivant consistera à former les télépilotes », indique le commandant Laurent. La dronisation crée en effet de nouveaux métiers dans un domaine qui n’est « sans doute pas un sport de masse », observe le général Hautreux.
Ses drones, la 4e BAC les emploie également pour protéger ses bases, ses plots ou ses postes de commandement. Le 1er RHC travaille ainsi sur un drone anti-drones conçu par l’un des membres de la cellule innovation. Baptisé « RETIAIRE », ce système tire pour l’instant des grenades de 40 mm. Mais, comme pour le gladiateur auquel il se réfère, il s’agira bien d’y intégrer un système de projection de filets de neutralisation dont la forme est l’objet d’études. La démarche va un cran plus loin avec l’apparition d’un drone cible fléché vers la formation du personnel à la lutte anti-drones. À terme, les systèmes du 1er RHC pourraient réaliser bien d’autres missions grâce à ce support de fixation « universel » conçu une fois encore en interne pour l’emport d’un éventail de charges utiles, dont certaines plus explosives.
ORION n’est qu’une étape dans une feuille route portant au-delà de 2030. Ambitieuse, celle-ci embarque au passage le Commmandement du combat futur (CCF), la Section technique de l’armée de Terre (STAT) et la Direction générale de l’armement (DGA). L’un des enjeux centraux sera de pouvoir automatiser un maximum de tâches, à commencer par le lancement des effecteurs. Concentrés pour l’instant sur des MTO « maison », ces « air-launched effects » (ALE) s’étendront demain au drone AST78 d’Asterodyn puis, d’après le calendrier fixé, à d’autres en misant sur l’adaptation de paniers de roquettes existants. L’idée existe, certains industriels en proposent déjà, relève-t-on au sein du 1er RHC. Idem pour les drones de désignation, ISR ou de leurrage. Qu’importe le segment, le challenge revient à combiner les achats sur étagère et l’innovation venue d’en bas, foisonnante mais aux performances limitées, à des solutions nativement intégrées avec l’appui de l’industrie. Les temporalités diffèrent. Combiner idéalement hélicoptères et « ailiers tactiques » demandera dès lors un peu de temps. Un pas devrait être franchi avec l’arrivée d’un hélicoptère Guépard pleinement intégré à cette nouvelle bulle, prélude à l’émergence d’un Tigre dont la rénovation à mi-vie a pris en compte l’objectif de dronisation.
Crédits image : 4e BAC