Eurosatory 2026, vitrine mondiale des bascules technologiques et géopolitiques

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Une nouvelle édition record s’amorce à l’horizon pour Eurosatory. À moins de 2 mois de son inauguration et avec plus de 2 300 exposants annoncés, le salon s’impose à nouveau comme la principale vitrine des enjeux technologiques d’aujourd’hui et de demain. Impressions en avant-première avec le commissaire général du salon et Président de Coges Events, le général (2S) Charles Beaudouin. 

L’environnement sécuritaire s’est encore dégradé en deux ans depuis la dernière édition. Les crises s’accumulent, les cycles technologiques s’accélèrent, les besoins des armées se multiplient. Comment cette ébullition se traduit-elle pour Eurosatory ?

Charles Beaudouin : Où en est le monde et où va-t-il ? L’espace de cinq jours, Eurosatory, par sa taille et la densité des innovations et des intervenants qui y sont présents, contribue à construire un ‘instantané’ de l’ordre, ou plutôt désormais du désordre mondial. Il est ainsi un révélateur des ‘impensés’ encore récents de la conflictualité. 

L’édition 2026 est très différente du salon 2024. Un risque de confrontation directe Europe – Russie à court terme (2 à 3 ans) est avéré. Entre 2022 et aujourd’hui la plupart des pays occidentaux ont perdu 4 ans en remontée en puissance et engagent à peine un effort qui sera de longue durée. Il y a clairement une situation d’urgence, caractérisée d’abord par la nécessité de produire plus et plus vite et d’engager des achats dits “sur étagère” c’est-à-dire à développement très limités en comblant les “trous capacitaires” réalisés dans les trente dernières années (Artillerie sol-air, Génie, Logistique).

Parallèlement les enseignements du conflit russo-ukrainien et du très récent conflit États-Unis/Israël/Iran confortent la tendance forte au “remote warfare” (combat à distance) à base de drone/anti-drones et de missiles sol-sol très longue portée et lutte antimissile (hypervélocité, dôme de protection anti-missiles) tout en démontrant après la Libye les limites d’une projection de puissance non appuyée par une projection de forces. 

Les combats en Ukraine consacrent enfin et surtout le développement nouveau et très rapide de l’intelligence artificielle de Défense et d’autres domaines d’application de Deep-Tech (innovation de rupture avec le cloud, le quantique, l’Espace commercial avec les constellations de microsatellites pour un Espace de Défense résilient. LA DEF TECH (Deep Tech militarisée) sera un facteur premier de supériorité stratégique et opérationnelle dès à présent. Un virage à ne pas rater.

En conséquence de ce changement de paradigme, EUROSATORY bat son propre record de participation d’exposants en 2026 avec plus de 2 300 participants, soit un millier au-dessus de ses principaux concurrents.

Eurosatory, ce sont autant d’innovations potentielles que d’exposants. Quelles en seront les grandes tendances ? 

Charles Beaudouin : Avec une accélération sans précédent de la participation des sociétés de Deep tech, nous sortons du paradigme des start-up d’innovation de Low Tech, usuelles depuis quelques années. Les conséquences, majeures à moyen terme seront de quatre ordres :

  • Une révolution dans les processus aujourd’hui trop longs et lourds en matière d’acquisition des capacités. 
  • Un apport de financement amont privé là où les programmes classiques sont issus de fonds publics réunis lors de leur lancement. À ce titre, pour la première fois parmi les grands salons français de Défense et de sécurité, nous avons mis en place un pôle rassemblant des exposants des banques et des investisseurs.
  • Un élargissement de la BITD classique aux sociétés de la Tech qui ont vocation à co-exister avec les sociétés de Défense établies.
  • La possibilité d’allier le “high tech” avec le “low cost “grâce à la dualité des marchés civil & militaire et des sociétés concernées.

Les vedettes du salon seront les applications, nombreuses, d’IA de Défense, déjà présentes depuis le niveau du renseignement stratégique jusqu’aux usages les plus simples du soldat ; l’autonomie croissante des drones et essaims de drones avec en parallèle le développement de la défense anti-drones utilisant notamment des radars d’acquisition dédiés avec suivi de plus de 300 cibles assistées par IA ; le développement d’une capacité européenne de feux sol-sol à très longue distance (2500 KM ?) impensée encore en 2025 et fruit très immédiat des enseignements de deux guerres en cours. Mais également la lutte anti-missile avec des développements d’hyper-vélocité ou encore les microsatellites à usage militaire.

Depuis 2022, Eurosatory s’affirme autant comme un tremplin que comme un soutien direct à l’industrie ukrainienne. Leur industrie se développe de semaine en semaine et a un coup d’avance de par l’expérience acquise au combat. Comment cette filière désormais majeure s’exposera-t-elle ?

Charles Beaudouin : Il faut comprendre que l’industrie de Défense ukrainienne est dans une démarche de développement que même les États-Unis ne peuvent suivre, toutes proportions gardées. Car dans sa lutte existentielle et de tous les instants, l’Ukraine mobilise ses capacités et son génie à l’instar des développements fulgurants de 1914-1918 et 1939-1945. C’est le prix du sang. 

De ce fait, nombre de pays, et l’Europe en premier lieu, ont tout intérêt, avec humilité, à copier (j’ose le dire) les moyens drones et de lutte anti-drones des Ukrainiens, s’ils veulent rattraper les années de retard.

Très vite, après les premiers mois d’un conflit très classique en 2022, les Ukrainiens ont compris qu’ils devaient parier sur la Deep Tech (et en premier lieu l’IA) pour rester à parité de capacités avec les Russes tout en étant inférieurs numériquement. Qu’on ne s’y trompe pas, la guerre est plus technologique que jamais mais technologique différemment, avec même une capacité High Tech et Low cost, impossible pour l’industrie traditionnelle de Défense et des livraisons et évolutions incrémentales très rapides. Les Ukrainiens ont réussi leur révolution capacitaire.

De l’ordre d‘une quarantaine de sociétés de Défense ukrainiennes exposeront sur 1500 mètres carrés à Eurosatory. C’est absolument sans précédent, sur n’importe quel salon de Défense mondial.

Eurosatory se déroule en marge de l’adoption d’une actualisation de la LPM et précède d’un an les prochaines élections présidentielles, est-ce aussi un événement politique ? 

Charles Beaudouin : Il est certain qu’au regard du caractère extrêmement régalien du salon, l’ensemble des candidats à la Présidence de la République en 2027 viendront en visite sur Eurosatory.

Avec la présence de délégations officielles de tous les pays de l’Europe et de l’OTAN et de ministres de la Défense importants, tous les éléments d’un événement politiques sont donc réunis, dans un contexte, je le répète, d’urgence voire de fébrilité, pour mettre à hauteur, à court terme, les outils de Défense des pays et ce dès l’inauguration du salon le 15 juin prochain.

L’autre urgence relève de la prise de masse des armées. Eurosatory confirmera-t-il l’apparition de nouveaux acteurs davantage habitués à la production de masse ? 

Charles Beaudouin : Ce qui est certain, c’est que la proposition de lignes de production complète de munitions, armes, composants proposés par les industriels exposants est sans commune mesure avec les éditions précédentes et est une des caractéristiques majeures de cette édition. Il s’agit de produire plus et plus vite.

Depuis des décennies, les acteurs traditionnels de la BITD ont été confrontés à des commandes confidentielles, très étalées dans le temps. Ils ne sont, pour la très grande majorité, absolument pas organisés pour la production de masse qui nécessite une rationalisation très différente des moyens de production. Les 300 blindés JAGUAR français seront produits sur 10 ans quand un camion 8×8 est construit en 4 heures avec une cadence de sortie d’usine d’un camion toutes les quatre minutes. 

Entrer dans ce processus, si tant est que les commandes arrivent en masse, condition sine qua non, risque de prendre beaucoup de temps. C’est pourquoi des acteurs du secteur de l’industrie civile, notamment automobile, tournent leur regard vers la Défense.