ORION 2026 aura démarré en mer pour l’armée de Terre. L’assaut amphibie réalisé mi-février en Bretagne aura mis en lumière certaines leçons apprises depuis trois ans et l’édition inaugurale de cet exercice majeur mené durant quatre mois à travers l’Hexagone, et, surtout, les efforts encore à consentir. Des drones au soutien médical, retour sur quelques enjeux d’une manoeuvre conduite dans un environnement moins permissif qu’auparavant.
Des Bisons en Bretagne
La mer est calme et le soleil déjà haut lorsque que les sapeurs de l’armée de Terre sortent de leurs engins de débarquement amphibie standard (EDA-S) pour prendre pied en Arnland, pays allié fictif déstabilisé par son turbulent voisin, Mercure. Quelques heures plus tôt, le groupement commando amphibie a été déposé dans les terres pour capturer et tenir certains points stratégiques tels que les ponts et noeuds routiers. Les fusiliers marins de la Marine nationale en ont fait de même avec la plage désignée, en réalité celle de Kernevest en baie de Quiberon (Morbihan). Aux sapeurs de préparer le terrain en vue de l’arrivée du gros du groupement tactique embarqué (GTE) Bison emmené par les marsouins du 126e régiment d’infanterie (126e RI) et chargé de conduire l’assaut amphibie de cette vaste manoeuvre d’entrée en premier.
ORION démarre réellement ce matin-là pour les 500 combattants et 120 véhicules du GTE Bison armé par les régiments de la 9e brigade d’infanterie de marine (9e BIMa). Tous seront débarqués en l’espace de six heures depuis deux des trois porte-hélicoptères amphibies de la Marine nationale (PHA). Environ 350 militaires et 60 véhicules l’ont été par le Mistral. Le reste par le Tonnerre, là où s’est installé l’état-major de la force. Ils auront jusqu’à la nuit pour constituer une tête de pont solide et préparer le raid blindé engagé dans la foulée avec l’appui d’hélicoptères d’attaque de l’Aviation légère de l’armée de Terre (ALAT). Le lendemain, ils monteront à l’assaut du poste de commandement et du centre logistique adverses installés 40 km plus loin.
Dans les airs, le ballet constant des hélicoptères protège les quelques arpents de terre ferme dans lesquels se déploient les premiers éléments du GTE Bison. Fragile durant encore quelques heures, le dispositif se voit renforcé depuis les airs par les Caïman du 3e régiment d’hélicoptères de combat. C’est grâce à eux qu’une section de fusiliers marins brésiliens a mis pied à terre pour opérer au sein de la 3e compagnie du 126e RI. Le territoire est en apparence peu hostile. En face, une milice éparpillée mais néanmoins « durcie » car épaulée par Mercure, un adversaire à parité.
Présentée comme cela, la manoeuvre paraît presque simple. Marsouins, bigors, sapeurs, pilotes et marins le savent mieux que quiconque : ils ne débarqueront pas toujours sous le soleil, par mer calme et, surtout, face à quelques vacanciers uniquement armés de smartphones. La menace semble réduite ce jour-là mais ne vous y trompez pas, conduire ce type d’opération n’a rien de la balade de santé. Tout assaut reste soumis aux aléas du climat. Si la flotte est parvenue à passer de justesse entre les tempêtes Nils et Pedro, débarquer en Bretagne s’avère toujours plus houleux qu’en Méditerranée, option retenue lors de l’édition inaugurale d’ORION, en 2023. « La météo a particulièrement contraint l’exercice », note le colonel Antoine Naulet, chef de corps du 126e RI.
Ni vraiment rapide, ni vraiment discret, un débarquement compte aussi et surtout sur l’effet de surprise. Celui-ci ne durera qu’un temps, alors, pour les forces engagées, tout le jeu reste de maintenir le doute jusqu’à la dernière minute quant au point d’entrée choisi. La manoeuvre visible ce matin-là n’est également que le bout de la chaîne d’une mécanique engagée un mois plus tôt à tous les échelons. Comme pour tout changement de milieu, une opération amphibie ne peut se conduire qu’en interarmées, voire en interalliés. Sans la Marine nationale, ses PHA et leur batellerie, pas de mise à terre, pas de soutien santé, pas de logistique, bref, pas de capacité à durer et donc pas survie pour le GTE. La manoeuvre exige dès lors une coordination fine entre celui-ci, les navires, les avions Atlantique 2 et Rafale qui le couvrent depuis les airs, les marsouins brésiliens ou encore la frégate italienne qui mouille à proximité. S’y ajoutent le panel de menaces anciennes et nouvelles partagées par tous : drones, guerre électronique, influence, cyber, frappes dans la profondeur, etc. Les troupes de marine ne sont donc pas dupes : mener une opération complexe, risquée, longue, partiellement à découvert et, surtout, face à un ennemi à parité demande d’innover, de revoir les tactiques et de se doter, parfois en urgence, de nouveaux moyens.
Les leçons d’ORION 23
Entre ORION 2023 et maintenant, le ministère des Armées s’est doté d’une nouvelle loi de programmation militaire dite « de transformation ». En cours d’actualisation, le document tirait en grande partie les leçons d’ORION en engageant des moyens supplémentaires pour porter l’effort là où ont été identifiées les insuffisances capacitaires. Certains chantiers se déploient avec plus ou moins d’avancées, dans les munitions, les drones, le soutien santé et la résilience des communications, par exemple. D’autres démarrent à peine, à l’instar de la lutte anti-drones et d’une capacité logistique dont le volet tactique ne livrera ses premiers porteurs 6 tonnes de nouvelle génération qu’en 2028. ORION 2026 servira à ce titre de point d’étape.
Parmi les menaces un temps oubliées puis redevenues centrales avec le conflit russo-ukrainien : la guerre électronique. S’il n’avait pas été incarné en 2023, cet autre milieu de conflictualité est cette fois scruté de près. Et même si la force alliée n’affronte qu’une milice, celle-ci reste adossée à un adversaire à parité susceptible de l’équiper de moyens, même limités, de détection ou de brouillage. Disparaître des radars redevient la norme. Sources majeures de rayonnement, les « gros objets » comme les navires et postes de commandement cherchent depuis un moment de nouvelles parades pour se prémunir d’une détection annonciatrice de frappes. C’est ainsi que, pour maintenir l’effet de surprise le plus longtemps possible, le PHA Mistral a suspendu les liaisons en partant de La Rochelle pour ne les rallumer qu’une fois arrivé en baie de Quiberon, nous explique-t-on. Bison et marins ont travaillé main dans la main pour réaliser une approche « sous écran » durant la nuit. « Toutes nos communications étaient coupées », explique par exemple le colonel Naulet. « Cela fait peser une forte incertitude sur l’ennemi, car il ne sait pas ni où, ni quand nous allons débarquer. Il est donc obligé de consacrer beaucoup de forces à nous attendre. L’assaut repose sur une surprise exploitée immédiatement par une volonté d’aller très vite vers l’intérieur des terres », poursuit-il.
Couper les transmissions dans la durée étant impossible, l’armée de Terre planche depuis un moment sur la refonte de ses structures de commandement. Exit le PC unique et « massif » des engagements en Afghanistan et au Mali, l’armée de Terre est passée ces dernières années sur des PC miroirs, des structures presque identiques capables de prendre le relais en cas de destruction pour assurer la continuité du commandement. Une réarticulation visiblement insuffisante, la dissémination montant encore d’un cran pour parvenir à une structure tertiaire. Notamment initiée par le régiment d’infanterie chars de marine (RICM), celle-ci a été auparavant expérimentée par le 126e RI lors d’un exercice d’évaluation ANTARES. « Le 2e RIMa [2e régiment d’infanterie de marine] est sur le même format », nous précise-t-on. Cette nouvelle évolution tend à séparer la conception, la conduite et la synthèse. « La synthèse se charge de comprendre la situation et de transmettre vers le haut et vers le bas, la conduite de conduire l’action, et la conception d’écrire les ordres d’opération (OPO) ou en cours d’action (FRAGO) », détaille le lieutenant-colonel Nicolas, chef du bureau opérations instruction du 126e RI. Chacun se focalise donc sur une tâche, ce qui réduit la difficulté d’une bascule intellectuelle immédiate. Mais se reconfigurer autrement n’est pas exclu car « si un PC est détruit, il en reste toujours deux quand nous perdions la moitié des effectifs auparavant ». Autre avantage, le PC réduit encore sa taille pour mieux se fondre dans le paysage et brouiller les pistes. « Physiquement, nous ressemblons à une section d’infanterie », explique le lieutenant-colonel Nicolas en écho aux trois Griffon EPC présents à proximité ce jour-là. « En terme de survivabilité, on y gagne beaucoup », complète-t-il. Lancée il y a moins d’un an et toujours en cours, l’expérimentation pourrait un jour s’étendre à tous « parce que nous n’avons pas vraiment le choix ».
Cette déconcentration se retrouve renforcée par l’hybridation des communications. « Nous faisons tout à distance grâce à un système de chat, de discussion interne mobilisant la 4G et les satellites », indique le lieutenant-colonel Nicolas. Voilà un moment que l’armée de Terre mise sur la résilience de ses communications en allant chercher des réseaux complémentaires de la radio militaire, cible prioritaire du brouillage adverse. La 9e BIMa s’est ainsi vue confier un mandat d’expérimentation l’autorisant à acquérir ses propres composants pour constituer son kit d’hybridation. De la brigade au commandant d’unité, chaque échelon peut maintenant mobiliser une 4G sécurisée idéale en zone urbaine pour se fondre dans la masse ou une liaison satellitaire utile en forêt ou dans les reliefs. Tout dépendra du moment, du lieu, de la menace et de la sensibilité des informations transmises. L’abonnement aux constellations satellitaires civiles se diffuse progressivement, en témoigne cette antenne Starlink ajoutée à l’arrière d’un petit véhicule protégé (PVP) du GTE Bison. D’autres travaillent sur de petits systèmes basse fréquence « assez simples », souvent fait main et capables d’envoyer de petits paquets de données peu visibles tels que le positionnement et une messagerie simplifiée. L’évolution dépasse le seul cadre du GTE Bison pour s’étendre à l’ensemble de la force. Une manoeuvre de cette ampleur implique de mobiliser l’intégralité des capacités des trois armées, des capacités « de plus en plus nombreuses, de plus en plus intéressantes, de plus en plus complexes et de parvenir à les synchroniser pour parvenir à un effet cohérent sur l’ennemi au bon endroit, au bon moment », pointe le colonel Naulet.
Drones et anti-drones
Je suis presque partout, voit presque tout et menace pratiquement tout le monde. Je suis, je suis, je suis… le drone évidemment. Longtemps en retard sur la question, les armées françaises avancent à marche forcée pour enfin prendre ce virage tant par le nombre que par les effets produits. Sur la masse par exemple, ORION 2026 est l’horizon choisi pour déployer une première expérience sur base des 1000 drones d’entraînement low-cost (DELCo) livrés en amont de l’exercice. Deux lots de 20 exemplaires ont été confiés au 126e RI, dont un quart sont équipés d’une voie infrarouge. Environ 80 drones d’observation, de renseignement ou de frappes composaient l’arsenal volant du GTE Bison.
Le 126e RI a pris le sujet à bras le corps, « comme tout le monde ». Son parc a été décuplé en trois ans pour atteindre une centaine de vecteurs à l’heure actuelle. Certains sont fournis par l’armée de Terre. D’autres sont acquis en interne grâce à l’enveloppe de subsidiarité à la main du chef de corps, un « budget de souplesse » qui permet d’expérimenter à petite échelle mais sans attendre. « Nous achetons énormément de drones grâce à cela, tout ce qui touche aux drones FPV par exemple », indique le lieutenant-colonel Nicolas. Complémentaire des grands programmes, l’innovation en régiment revient à « utiliser tout ce qui existe pour renforcer localement nos capacités, le combattant ayant la meilleure vue de l’usage que l’on peut faire des choses qui existent en dehors », complète le colonel Naulet. La dynamique se traduit entre autres par l’émergence de premiers drones de frappe « maison » au sein du régiment.
Cet esprit pionnier prôné par le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Pierre Schill, contribue ainsi à armer ce groupe drones de reconnaissance et d’attaque (GDRA) créé dans chaque compagnie de combat et cette section drones – la SRGE – en cours de construction dans la compagnie d’appui. Non seulement cette dronisation des régiments se généralise dans l’armée de Terre, mais elle s’accompagne d’une volonté de montée en gamme. Les marsouins, par exemple, travaillent pour l’instant essentiellement dans la frange des 0 à 3 ou 4 km. Demain, il s’agira d’étendre le champ à 5 à 15 km dans la profondeur pour maximiser les effets, à commencer par ceux générés par les mortiers de 120 mm reversés dans chaque régiment d’infanterie.
Les drones, l’ennemi en est tout autant doté. « C’est une vraie difficulté », relève le Lieutenant-colonel Nicolas. Dans le domaine amphibie, l’un des objectifs consistera à faire en sorte d’éloigner le plus possible le télépilote adverse de la plage et des moyens qui y transitent. « Nous étendons le plus rapidement notre zone de contrôle pour reculer mécaniquement les télépilotes », souligne-t-on. Pour y parvenir, le GTE mobilise autant ses éléments avancés que ceux proposés par les autres armées françaises et alliées. Chasseurs Rafale et hélicoptères de l’ALAT sont venus renforcer la bulle de protection fournie par la frégate de défense anti-aérienne Andrea Doria de la Marine italienne, qui croisait au large. Les navires ont pour l’occasion renforcé leur protection rapprochée au moyen d’une vedette de défense maritime déployée sur le plan d’eau, ce qui « n’est pas si courant », observe le commandant du Mistral, le capitaine de vaisseau Quentin Vieux-Rochas. Il s’agissait en l’occurence de l’une des embarcations CB90 prêtées par la Suède.
Et si la menace resurgit à terre, restent les fusils brouilleurs, fusils à pompe, au moins un VAB ARLAD Mk2 du 11e régiment d’artillerie de marine (11e RAMa), voire des solutions d’opportunité. Le 126e RI avait en effet tenté, avant ORION, d’utiliser ses drones FPV à des fins d’interception, un emploi « loin d’être évident mais envisageable contre certains drones ». Limitée par l’élongation du drone intercepteur et par l’acuité du télépilote, l’idée semble néanmoins faire mouche contre des drones à aile fixe moins manoeuvrants. Dans la LAD aussi, les lignes auront quelque peu bougé en trois ans. Le bouclier conserve malgré tout un temps de retard sur l’épée, un écart auquel tentera de remédier, au moins partiellement, une LPM actualisée promettant davantage de crédits pour ce segment.
Une chaîne de santé renforcée
Sous-dimensionné en cas d’engagement majeur. Voilà le principal retour d’expérience remonté du Service de santé des armées (SSA) à l’issue d’ORION 2023. Trois ans et une LPM plus tard, la question de la robustesse de la chaîne de santé n’a donc pas été prise à la légère. Entre feuille de route et ambition stratégique à horizon 2030, le SSA poursuit un chantier dont les premiers résultats étaient visibles tant en mer qu’à terre. Une fois encore, ORION aura autant servi de laboratoire que de « stress test » pour des structures en cours de renforcement.
En témoignent les exercices d’afflux saturant de blessés conduits à plusieurs reprises sur les PHA. Véritable couteau-suisse flottant, ceux-ci disposent aussi d’une antenne chirurgicale embarquée, un rôle 2 susceptible d’être modulé de « basique » à « renforcé » selon le besoin. Chacun aura été mis à l’épreuve. Une dizaine de blessés de guerre sont ainsi venus mettre le SSA sous tension lors d’une séquence jouée sur l’île de Ré, en amont du débarquement. Une autre se jouait le 23 février sur le Tonnerre, au centre de l’un des plus gros exercices de type « Mass Casualty » (MASCAL) de cette phase d’ORION. Durant plus de sept heures, son rôle 2 renforcé aura assuré la prise en charge d’une trentaine de blessés graves en l’espace de sept heures. Quinze d’entre eux provenaient d’une frégate multi-mission (FREMM) Aquitaine touchée par un impact de combat. Les autres sont arrivés par EDA-R pour simuler le soutien des troupes projetées à terre.
Il faudra attendre la fin d’ORION pour dresser un premier bilan, mais la dynamique semble bien lancée. À terre comme en mer, tous soulignent « un gros effort consenti pour armer toute la chaîne », explique le lieutenant-colonel Nicolas.« Depuis 2024-2025, nous avons senti un élan, la volonté de mettre plus de moyens, de doter plus de matériel », note à son tour le médecin en chef Julien, médecin-major à bord du PHA Mistral. La vingtaine de médecins et d’infirmiers sous ses ordres au sein de l’antenne chirurgicale embarquée est capable de traiter de 4 à 8 blessés en urgence absolue et de 8 à 16 blessés graves dans les 24 à 48h. Ce « Rôle 2 Forward » peut également accueillir un ou deux brûlés graves. Ses équipes disposent désormais de davantage d’équipements, de consommables, de personnel. Il conserve en permanence plus de 2000 lignes de produits en stock, de quoi traiter plus de blessés et durant plus longtemps. De quoi recueillir et stabiliser les blessés durant 4 à 5 jours avant leur évacuation vers le niveau supérieur, un rôle 3 ici confié de manière fictive à l’allié britannique.
Particulièrement attendus pour corriger un défaut de mobilité constaté il y a trois ans, les Griffon SAN sont progressivement pris en main par les forces. Trois d’entre eux ont intégré la cinquantaine de Griffon dont dispose aujourd’hui le 126e RI. De Brive ou d’ailleurs, quelques blindés SAN étaient directement détachés au sein du GTE Bison. Le SSA y était présent à plusieurs niveaux, selon un schéma proche de celui rencontré autrefois en Afghanistan et au Mali mais peu joué en exercice, observe-t-on à la tête du groupement tactique. Chacune des deux compagnies de combat accueillait ainsi une équipe médicale. Idem pour le train de combat n°2 (TC2), dont l’équipe était renforcée d’un médecin. Et idem pour le PC du GTE. Conseiller auprès du chef tactique, le médecin qui était affecté avait cette fois pour mission de relier les dimensions médicale et militaire dans la conception de l’action et l’écriture des ordres. Encourageante, la transformation entreprise trouvera un autre écho lors de la quatrième et dernière phase d’ORION. Son envergure y sera autrement plus importante de par le volume de forces engagé – plus de 12 000 combattants -, les élongations et l’adversaire rencontré, de quoi contribuer à préciser la marche suivre.
Des réflexions sur l’amphibie de demain
Moins médiatisées de par des conflits récents favorisant surtout la guerre de position et les engagements aériens, les opérations amphibies n’en sont pas pour autant exclues des plans. Leur maîtrise reste en effet un enjeu pour de nombreuses armées. En témoignent la bascule engagée depuis longtemps par les États-Unis vers l’Indopacifique, les tensions persistantes entre Taïwan et la Chine ou, plus récemment, les scénarios entourant l’éventuelle prise de l’île iranienne de Khârg par les Marines américains. Peu d’armées disposent d’une telle capacité et moins encore sont capables de mener une telle opération seule. Deux visions co-existent parmi les armées occidentales. L’une, celle choisie par la France, privilégie le déploiement de forces conventionnelles dans un milieu assez permissif et pour des opérations inscrites dans la durée. L’autre, plutôt anglo-saxonne et nordique, se focalise sur la projection de puissance instantanée mais limitée dans le temps et l’espace. Il est alors moins question de tenir dans le temps que de conduire des actions « commando » de destruction ciblée, dans « une logique, un peu, de force avancée », éclaire le lieutenant-colonel Nicolas.
La France conserve son modèle mais rien n’empêche de l’interroger pour tenir compte de l’évolution et de la multiplication des menaces. La généralisation des drones aurait justement pour autre intérêt d’étendre le champ d’action et de rejoindre au moins partiellement le modèle anglo-saxon. Combiner drones de frappe, drones de reconnaissance et connecteurs comme les CB90, EDA-R et EDA-S permet d’entrevoir la conduite d’opérations coup de poing. Quitte, suppose-t-on chez les marsouins, à profiter de l’élongation offerte par les drones pour aller jusqu’à frapper l’objectif sans sortir de l’embarcation et décamper aussitôt pour réduire la signature au strict minimum. L’une des difficultés relèvera de la permanence du vecteur en mouvement qui rendra la récupération du drone plus complexe, et d’autant plus avec un système à voilure fixe. L’idée supposera d’expérimenter « mais c’est tout à fait réalisable », estime le lieutenant-colonel Nicolas.
Se pose ensuite la question de la densification des forces mises à terre. Véritable couteau-suisse, le PHA ne peut cependant embarquer que l’équivalent d’un sous-GTE sous blindage accompagné d’un petit TC2. « Ce volume n’est pas suffisant pour permettre au groupement de manoeuvrer à terre et d’obtenir des effets tactiques significatifs », pointait à ce titre le lieutenant-colonel Philippe-Edouard, chef BOI du 2e RIMa, dans le dernier numéro du magazine Fantassins. ORION aura permis de mettre à terre environ 500 combattants. L’idée serait de pouvoir monter d’un cran pour parvenir à 600 ou 700 combattants. Densifier le GTE en exploitant tous les recoins du navire n’est pas exclu. Cette solution a été mis en pratique par le 2e RIMa et son GTE Richelieu l’an dernier lors de l’exercice Catamaran. Elle a cependant pour inconvénient de « démotoriser » l’un des deux sous-GTE à bord du PHA. « Ce format permet de saisir une tête de pont composée d’un port ou d’un aéroport en vue de permettre le débarquement d’une force plus nombreuse et mieux équipée, capable de relancer l’action dans la profondeur », notait le lieutenant-colonel Philippe-Edouard.
Un bâtiment comme le Mistral relève par ailleurs de ce que les armées appellent une « high value unit », une cible à haute valeur. « C’est le bateau que l’ennemi cherche à neutraliser, parce que c’est là que se trouvent les forces militaires qui vont ensuite produire un effet à terre. À ce titre là, je me sens évidemment plus visé que d’autres, comme les frégates. C’est pourquoi le PHA n’est jamais seul et est justement escorté, aujourd’hui en l’occurence par la frégate italienne Doria », pointait le commandant du Mistral. Remplacer les PHA n’est « pas pour tout de suite ». Lancés il y a deux décennies, les trois bâtiments ont encore au moins autant d’années de service devant eux. La Marine nationale réfléchit néanmoins à leur avenir, notamment pour exploiter au maximum le virage de la dronisation. Des deux drones S-100 pour l’instant à bord, un PHA pourrait ainsi se transformer en « navire porte-drones » déployant des systèmes de surface, aériens et sous-marins susceptibles d’élargir le périmètre de protection tant à son profit qu’à celui des troupes de marine. Le concept n’est pour l’instant qu’à l’état d’études, nous précise-t-on.
Continuer à miser sur le PHA n’empêche pas de réfléchir à d’autres vecteurs de débarquement. Pourquoi ne pas revenir vers des bâtiments plus petits capables d’emmener une compagnie de combat ou l’équivalent d’un SGTE, à l’instar de ce qu’étudie aujourd’hui l’US Marine Corps, questionne-t-on au sein des Bisons ? La démarche permettrait de distribuer autrement les forces et de mieux répartir le risque, objectif déjà poursuivi par la décentralisation des PC. Perdre l’un de ces bâtiments de taille intermédiaire sera en effet toujours moins coûteux que la perte d’un PHA. Cette solution viendrait au passage renforcer l’incertitude permanente sur l’ennemi, obligé de maintenir des forces à plusieurs endroits pour pouvoir s’y opposer.
L’armée de Terre va plus loin. Ses réflexions « à 10, 15 ans » l’amènent à chercher à s’affranchir des connecteurs de types EDA-R et EDA-S dont elle dispose actuellement. Modernes et dotées d’une capacité d’emport importantes, ces embarcations sont cependant peu protégées. Moins rapides qu’un véhicule d’assaut amphibie, elles n’iront également pas plus loin que la plage. Bref « nous avons clairement besoin d’un équivalent de l’AAV-7 », résume-t-on au sein du 126e RI. Que ce soit cet engin vieillissant, l’Amphibious Combat Vehicle (ACV) qui le remplace ou la poignée de solutions aperçues ailleurs, la piste suppose autant de se réappropier des compétences spécifiques qu’un coût élevé et une maintenance complexe. Son utilisation dans un environnement « corrosif » n’y est pas étrangère. D’autres questions se posent, nous explique-t-on. Faut-il, par exemple, rassembler ces moyens rares dans un « pool unique » au profit des brigades interarmes, le répartir entre les deux brigades amphibies ou tout confier à l’une d’entre elles ? Le raisonnement est à l’état d’ébauche mais un tel véhicule ne manque pas d’intérêt et pas uniquement pour l’assaut amphibie, car il permettrait aussi à l’infanterie de récupérer une capacité de franchissement de coupure humide autonome disparue avec la rénovation des VBL. Des demandes de cet ordre sont « en cours » mais l’empreinte essentiellement « continentale » des conflits récents – l’Ukraine en tête – incite à placer les curseurs prioritaires ailleurs. Qu’il soit absent de la LPM et de son actualisation n’est donc pas une surprise. D’édition en édition, ORION et ses enseignements donneront peut-être davantage d’écho tant à ce besoin qu’aux autres enjeux auxquels sont désormais confrontées les troupes de marine.