Mal préparées, les forces armées grecques craignent la Turquie d'Erdogan

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Turcs et Grecs n’en finissent plus de se provoquer, ramenant les tensions à leur plus haut point depuis l’épisode de 1996. Les Grecs se disent prêts à défendre leur pays et ses intérêts face aux menaces de leur voisin, cependant leurs forces armées qui ont subi de plein fouet la crise risqueraient de ne pas être en mesure d’assumer une confrontation directe avec l’armée turque, ni même de pouvoir remporter la course aux armements qui semble s’intensifier dans la région. Tout ceci ce passe en Europe, et au sein de l’OTAN.
 

Soldat grec rechargeant son HKG36E


 
Entre la question chypriote et le désaccord autour des zones maritimes d’exploitation de pétrole et de gaz naturel de l’îleles conflits territoriaux de la mer Égée, les multiples incidents militaires, ou le bras de fer sur la détention de soldats grecs en Turquie et la présence en Grèce de soldats Turcs ayant fuit le régime d’Erdogan, la crise risque de se poursuivre sous haute-tension durant les prochains mois, si elle ne dégénère pas en conflit armé, surtout que plusieurs responsables des deux pays persistent à mettre de l’huile sur le feu.
 

Erdogan s’en est récemment pris publiquement au Traité de Lausanne qui, en 1923, a établi les frontières entre les deux pays et qui les a « enfermés derrière un mur d’îles grecques » rappelle un spécialiste grec. Demandant sa révision, le président turc fantasme sur une « grande Turquie aux frontières de nos coeurs ». Sur ce dossier, il n’est pas le plus menaçant, le leader de « l’opposition de droite », Kemal Kilicdaroglu, l’avait d’ailleurs publiquement critiqué pour sa faiblesse lors de sa dernière visite en Grèce. Ce dernier veut tout simplement « re »conquérir 18 îles grecques de la mer Égée.

 

Côté grec, c’est le ministre la Défense Panos Kammenos, également chef des Grecs indépendants d’extrême-droite qui attise les tensions, « nous allons briser tous ceux qui remettent en question notre souveraineté », a-t-il déclaré la semaine dernière. Il n’hésite pas non plus à s’en prendre directement à Erdogan, le qualifiant d’homme « complètement fou », et insistant : « un fou avec lequel on ne peut pas parler ».

 

Mais à quoi joue la Turquie depuis ces derniers mois? Personne ne le sait vraiment, et surtout personne ne l’empêche d’agir de la sorte. Pour la presse grecque de gauche, les deux pays sont responsables de la montée des tensions, et il vrai que l’arrogance grecque n’a rien à envier à celle de son voisin. Mais aucun observateur honnête ne pourra contester que l’élément perturbateur commun à plusieurs tensions internationales se trouve être la Turquie d’Erdogan. Engagée en Syrie contre les Kurdes, la Turquie n’hésite pas à s’en prendre à ses alliés de l’OTAN quand ceux-ci semblent vouloir lui mettre des bâtons dans les roues : après la visite d’une délégation kurde syrienne à l’Élysée, la presse turque a volontairement dévoilé les positions françaises et américaines sur le théâtre levantin.

 

Pour les spécialistes politiques de la Turquie, les multiples provocations du gouvernement turc seraient liées à une baisse de légitimité du Président à l’approche des prochaines élections, et doivent montrer au peuple turc qu’il a encore besoin de son président Erdogan. Si l’on en reste pour l’instant à une guerre des mots, le bellicisme grec répond coup sur coup au bellicisme turc, menaçant la stabilité aux frontières mêmes de l’Union Européenne.

 

Kammenos a annoncé la semaine dernière que 7000 soldats grecs seraient envoyés aux frontières du pays : à Evros, région historique de la Thrace, et dans les îles de la mer Egée. Pour appuyer sa décision, il déclarait : « Dans les prochains mois, la Grèce sera transformée en un pays développant ses propres ressources naturelles, gaz naturel et pétrole (…) Cela signifie que la responsabilité de défendre notre pays est étendue aux frontières de sa zone économique, soit plusieurs centaines de kilomètres dans toutes les directions. Cela signifie une réorganisation et plus de moyens, que nous parviendrons à acquérir malgré la crise. » Un peu plus tôt, le ministère turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu avait souligné que les îles Kardak appartenaient à la Turquie. Ce à quoi Kammenos répliquait jeudi dernier : « Les Grecs écraseraient les Turcs s’ils ne leur refusaient qu’un millimètre de leur territoire. » Pour ne pas s’arrêter en si bon chemin, le 8 avril, le ministre turc des Affaires européennes, Ömer Çelik, a alors qualifié Kommenos de « comique politique » via son compte Twitter.

 

Sur cette confrontation, ce qui pose problème c’est ce « malgré la crise » soutenu par Kammenos. Même si, au beau milieu des tensions, le gouvernement grec a annoncé que le Parlement avait autorisé le lancement d’un programme d’urgence à hauteur de 1,1 Mds€, un large fossé se creuse entre les capacités militaires grecques et turques, et celui-ci continuera à donner l’avantage aux Turcs tant que la Grèce ne sera pas sortie de la crise économique. Pendant les années 1970, Athènes dépensait près 6% de son PIB pour la Défense, plus que tout autre pays de l’OTAN à l’exception des États-Unis. Ces dépenses militaires ont été financées par la signature de prêts qui se sont accumulés. Avec la crise, Athènes a divisé par deux son budget militaire, et les conséquences sont presque irrémédiables.

 

Les forces armées du pays sont passées de 128 000 à 106 000 soldats et quand, en 2017 Athènes dépensait 4,7 Mds$ (3,8 Mds€) – ce qui correspond tout de même à 2,36% du PIB, la Turquie accordait 12,1 Mds$ (9,8 Mds€) à ses forces armées, soit seulement 1,5% du PIB. En fait, la Grèce a réduit ses dépenses de défense de 40% au cours de la dernière décennie pendant que la Turquie continue à se rapprocher de ses objectifs stratégiques : disposer d’une armée moderne digne de ce nom, apte à remplir les missions qui incombent à une telle puissance régionale voulue par Erdogan, et disposer d’une base industrielle de défense qui rattraperait les géants européens.

 

Pour les spécialistes, l‘industrie de la défense nationale grecque aurait, elle, subi tellement de désinvestissements qu’il y a quatre ans, le pays a failli perdre la capacité de fabriquer ses propres balles et de se servir de ses avions. Grâce aux investissements antérieurs, la Grèce resterait pour l’instant un adversaire redoutable pour la Turquie. Numériquement, la Turquie surpasse la Grèce mais technologiquement, les nouvelles générations d’armement turc ne sont pas encore opérables (S-400 russe, F-35 américains, tank Altay etc). Au fil du temps cependant, la capacité de la Grèce à disposer d’une défense crédible va s’éroder sans de nouveaux investissements, et à ce moment, il ne restera plus à espérer que le bellicisme turc se soit assagi.

 

Selon le journal grec Ta Nea, l’État-major du pays « s’est alerté pour inverser le développement négatif des forces armées dans une période particulièrement critique pour les questions nationales ». Plus que l’état de l’armement, c’est le vieillissement des forces armées qui inquiète les militaires grecs, et même si rien n’est prévu pour le moment, politiques et militaires grecs discutent d’un renforcement du recrutement et du service militaire – obligatoire pour les hommes sur une durée de 9 mois dans l’armée de Terre, il pourrait un jour passer à une année entière comme pour les conscrits de la Marine et de l’armée de l’Air. Alors que la population turque qui s’élève à 80M d’habitants, augmente, la population grecque vieillit, ce qui tend à durcir la crise. Sur le plan militaire, le gel du recrutement des superviseurs et la réduction du nombre d’admissions dans les écoles militaires font progresser l’âge moyen des militaires professionnels dans le mauvais sens : il s’élèverait aujourd’hui à 40 ans !

 

Les responsables militaires grecs cherchent alors toutes les solutions possibles pour inverser la courbe : il ne faut pas seulement augmenter la durée du service, il faut avant tout attirer tous les jeunes vers la carrière militaire. D’abord, il s’agit d’empêcher la « fuite des cerveaux » par laquelle, de jeunes grecs, appelés à être les futurs cadres de l’armée, quittent le pays en crise. Ensuite, il faut proposer l’enrôlement volontaire des femmes. Également, il faut voir du côté des récalcitrants au service militaire, plusieurs dizaines de milliers chaque année. Enfin, les militaires grecs proposent de « préparer la société ».

 

« Si cela n’est pas fait, tout le reste n’a pas de sens » selon les responsables militaires, « Les gens ont besoin de comprendre que la défense et la sécurité ne sont pas transitoires, que le problème que nous avons avec les Turcs est permanent. » La Grèce doit lancer une « véritable campagne d’information » à laquelle tous les acteurs publics doivent participer, mais gouverné par le parti Syriza en lutte avec la crise économique, le pays risque de ne pas être en mesure de débloquer les fonds nécessaires à sa remilitarisation. Bref, même si le budget ne pourra pas suivre les ambitions « l’important est de donner un coup de fouet décisif à l’éducation, même pendant la période de neuf mois. » Pour d’autres experts militaires, la Grèce ne doit pas non plus compter uniquement sur ses jeunes, c’est toute la société qui doit réaliser que le pays est menacé, toutes les tranches d’âge peuvent apporter leur pierre à l’édifice.

 

La conjoncture actuelle devrait pousser la Grèce à s’appuyer principalement sur la voie diplomatique et sur l’aide de ses puissants alliés pour contenir la menace turque. Une reprise de la course aux armements, qui plus est au sein même de l’OTAN, ne serait pas bénéfique pour réduire les tensions. Le premier milliard débloqué par les Grecs, doit permettre de moderniser les vieux F-16 et Mirage 2000 ainsi que les frégates MEKO la Marine. Mais le ministre de la Défense Kammenos fait pression pour l’achat de chasseurs F-35 permettant de défier les Turcs, tandis que les Marins demandent à être renforcés par de nouveaux navires (qui pourraient s’avérer être des FREMM françaises si les négociations aboutissent, surtout si les crédits suivent).

 

Pour Kostas Grivas, qui enseigne les systèmes d’armes avancés à l’Académie de l’Armée Hellénique, l’hypothèse d’un affrontement direct dans la Mer Égée où « les forces terrestres, maritimes et aériennes sont simultanément utilisées dans une zone très confinée » serait tragique. Une guerre égéenne, dit Grivas, ressemblerait à « une guerre mini-nucléaire, car il y aura tellement de munitions de haute technologie déchargées qu’elle causera une énorme quantité de dégâts » allant jusqu’à causer des pertes aux forces grecques elles-mêmes sous les « tirs amis ».

 

Outre quelques provocateurs, tout le monde dans la région comprend les dangers d’une escalade du conflit, mais il reste compliqué d’abandonner la réthorique martiale quand, sur le principe de la dissuasion militaire, un pays est menacé. Dans ce sens, le ministre grec des Affaires étrangères Nikos Kocias a déclaré ce lundi qu’une confrontation militaire entre la Turquie et la Grèce n’était pas envisageable et que les problèmes devaient être résolus diplomatiquement. S’adressant au magazine allemand Der Spiegel, Kocias a déclaré: « Il n’y a pas d’alternative à la paix, nous devons résoudre nos problèmes par la voie diplomatique, pacifiquement et conformément au droit international ».

 

Dans ces déclarations, les journalistes turcs ont relevé une posture qui devrait faire sourire Erdogan : lorsqu’on lui demande si la Grèce est suffisamment prête pour une course aux armements avec la Turquie alors qu’elle se remet d’une crise financière, le ministre des Affaires étrangères affirme que son pays n’a pas les mêmes capacités financières, ni les mêmes infrastructures que la Turquie.