Coup au but pour MBDA et Safran Electronics & Defense, qui ont démontré mi-avril la maturité de leur roquette longue portée Thundart. Ce succès en poche, le duo planche déjà sur le volet industriel de cette solution proposée pour succéder aux lance-roquettes unitaires de l’armée de Terre. Un première capacité pourrait être livrée courant 2029 en cas de victoire.
La roquette Thundart a décollé le 14 avril depuis le site de l’île du Levant de la Direction générale de l’armement (DGA). « C’est un très grand succès dont nous sommes très fiers, qui a démontré et surpassé toutes nos attentes sur les parties de dynamique de vol mais également en termes de performances démontrées », expliquait ce matin Hugo Coqueret, responsable du business développement combat terrestre chez MBDA. Pas question, en effet, de « tirer une bûche ». Il s’agissait de tester une roquette équipée non seulement du kit de guidage de la munition AASM de Safran, mais aussi d’outils de télémesure développés spécifiquement pour cette démonstration.
« Nous avons pu constater que le kit de guidage a bien tenu l’ensemble du vol pendant le tir de démonstration. Nous avons récupéré toutes les données, ce qui est un point très important pour sécuriser le développement (…). Aujourd’hui, on dispose de tous les environnements, pas uniquement théoriques mais aussi pratiques », observait à son tour Michael Soulat, directeur du département des systèmes de combat aéroterrestre chez Safran Electronics & Defense.
Ce tir est l’aboutissement d’un partenariat d’innovation mené tambour battant avec la DGA et les opérationnels de la Section technique de l’armée de Terre et du 1er régiment d’artillerie de Bourogne (Territoire de Belfort). Entre la feuille blanche et ce tir de démonstration conduit depuis un portique ad-hoc de DGA Essais de missiles, il ne s’est écoulé que 18 mois, rappelle MBDA. Collectif, l’effort mobilise aujourd’hui une centaine de collaborateurs des deux entreprises au sein d’un plateau commun.
Ce tir aura permis de valider les différents choix techniques. Dévoilée en 2024, la roquette Thundart combine essentiellement des briques matures et éprouvées de la bombe AASM à un nouveau propulseur conçu par Roxel. Thundart était d’ailleurs l’une des premières activités menées par Roxel depuis son rattachement au groupe MBDA en janvier 2025. « C’est une des pierres angulaires de cette réussite », indique Hugo Coqueret. Cette intégration renforcée aura notamment permis de réduire le temps de développement du nouveau moteur à moins de 10 mois.
L’annonce intervient à un moment critique pour le programme FLP-T dans lequel Thundart s’inscrit, celui du choix. Autre duo frano-français soutenu par la DGA, Thales et ArianeGroup proposent quant à eux une solution FLPT-150 qui, semble-t-il, doit encore être démontrée. Les différentes offres bientôt en main, le ministère des Armées pourrait trancher d’ici l’été entre des systèmes étrangers mais directement disponibles et des pistes souveraines mais exigeant un peu de patience. La loi de programmation militaire 2024-2030 doit théoriquement y consacrer 600 M€. De quoi, si l’actualisation de la LPM est adoptée, espérer entre 13 et 26 lanceurs d’ici fin 2030. En apparence proche, l’horizon est en réalité bien lointain pour l’armée de Terre. Un successeur du LRU est attendu de pied ferme par une armée qui s’est engagée à disposer d’une division déployable avec ses appuis dès 2027.
La bataille bat donc son plein entre candidats en lice. Pour MBDA et Safran, le succès engrangé au large de Hyères amène à préciser l’intention. Thundart repose ainsi sur une munition permettant de « frapper loin, frapper vite, frapper fort ». Traduit en chiffres, cette roquette emportera une charge militaire de classe 100 kg jusqu’à 150 km et avec une précision « de quelques mètres ». Avec une vitesse située dans le « haut supersonique », la munition devrait atteindre sa cible en quelques minutes au terme d’une trajectoire dont « la fin n’est plus totalement balistique ». Le brouillage étant devenu permanent, Thundart devait d’emblée pouvoir frapper dans un environnement contraint. C’est aussi ici que l’AASM entre en jeu, de par la mobilisation de son autodirecteur actuel et, par la suite, du nouvel autodirecteur bi-mode laser-infrarouge (LIR) récemment testé avec la DGA.
La réponse est avant tout souveraine, 100% européenne mais conçue et produite un peu partout en France, de la Bretagne à l’Aquitaine et de l’Auvergne au Centre-Val de Loire et à la région parisienne. Elle s’appuie sur le maillage industriel existant, « le seul en France capable de produire en série et en quantité des munitions tactiques de ce format. (…) Thundart pourra pleinement en profiter », estime le représentant de MBDA. Hormis Roxel, Thundart mobilise des partenaires de longue date comme EURENCO ou Aresia pour la charge militaire.
La réponse se veut également « complète et adaptée à la haute intensité », souligne Michael Soulat. Complète, parce qu’elle intègre le lanceur, la conduite de tir et les autres composants associés. Les deux acolytes se sont pour cela rapprochés d’acteurs comme Scania France pour le porteur 8×8, Essonne Sécurité pour la cabine blindée, Palfinger pour la grue de rechargement ou encore de CMAR pour le système de pointage. Chaque lanceur pourra tirer jusqu’à huit roquettes « avec des effets militaires que l’on peut évidemment panacher selon la mission ». De par son porteur, Thundart offrirait par ailleurs une capacité type « shoot and scoot » synonyme d’augmentation des chances de survie face à ce qui reste la menace principale : l’artillerie longue portée ennemie.
Reste à livrer en temps et en heure, soit au plus tard pour 2030. MBDA et Safran s’y sont officiellement engagés. Tous deux ont déjà répondu aux besoins d’accélération adressés dans le domaine des munitions. La dynamique pourrait s’étendre à Thundart afin d’être en mesure de livrer « une première capacité partielle d’ici 2029 si l’administration accepte ce genre d’opération ». Voire d’être prêts « encore plus vite » si l’évolution du contexte sécuritaire l’exigeait.
Thundart découle d’« un partenariat résolument tourné vers l’avenir » et s’assortira, bientôt, d’un visage unique. Les deux industriels projettent ainsi la mise sur pied d’une co-entreprise chargée de porter le projet et ses évolutions. « Nous réfléchissons d’ores et déjà à des évolutions possibles, notamment des extensions de portée mais également des nouveaux milieux d’emploi », relève Hugo Coqueret.
Si le premier client envisagé reste la France, la souveraineté « permet d’avoir une liberté de décision pour l’exportation ». La compatibilité MFOM de Thundart, donc avec les lanceurs américains M270 et HIMARS, n’est pas exclue. Ce qui n’est pour l’instant qu’une piste trouverait un autre écho à l’heure où l’industrie américaine peine à livrer en temps et en heure, à l’exemple d’une armée estonienne confrontée à des retards dans la livraison de ses systèmes HIMARS. Et vice-versa, car les deux acolytes ont prévu les interfaces nécessaires pour permettre à Thundart de tirer d’autres munitions, dont certaines américaines. Qu’importe l’opportunité, « la France pourra décider seule des clients exports », note le représentant de MBDA tout en précisant que « nous avons déjà des potentiels marchés exports conséquents, le marché de l’artillerie propulsée guidée étant en hausse constante ».
Crédits image : MBDA