En Belgique, une actualisation de la LPM qui ouvre la voie à d’autres « CaMo »

Militaires belges et français côte à côte lors de l'exercice Celtic Uprise 2019 (Crédits : Erwin Ceuppens/Vincent Bordignon)

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Les députés belges ont adopté hier à une large majorité l’actualisation de la loi de programmation militaire pour 2016-2030. Ils entérinent notamment une nouvelle trajectoire budgétaire et autant d’investissements capacitaires majeurs, dont certains pourront s’inscrire dans le cadre du partenariat stratégique franco-belge CaMo.

A STAR is born

« Plus que jamais le contexte géostratégique nous indique qu’investir dans la défense, tâche régalienne s’il en est, est indispensable », souligne la Défense dans l’exposé général du texte de loi. Cinq ans se sont écoulés depuis l’adoption de la première loi de programmation belge en 2017 et c’est peu dire si « la situation dans le monde a évolué. Il est donc nécessaire d’actualiser cette vision stratégique ainsi que la loi qui la concrétise ».

Une refonte des textes et des degrés d’ambition a donc été jugée nécessaire, et ce, bien avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Baptisé STAR, pour Security & Service – Technology – Ambition – Resilience, ce plan donnera lieu à « une adaptation pluriannuelle des priorités et des moyens à allouer » d’ici à 2030. Après les feux verts du gouvernement et du Conseil d’État, cette révision de la LPM avait franchi un nouveau jalon avec l’adoption fin juin du projet de loi par les députés de la commission de la Défense nationale. Ne manquait que l’aval de l’ensemble de la Chambre des représentants, décroché hier par 87 voix pour, 11 contre et 41 abstentions.

De la hausse des effectifs aux renouvellements capacitaires, de l’actualisation des missions au soutien de la base industrielle et technologique de défense nationale, le plan STAR trace une trajectoire grâce à laquelle le budget de la Défense plafonnera à 6,9 Md€ en 2030, soit 1,55% du PIB. L’effort se poursuivra, le gouvernement ayant acté mi-juin l’atteinte des 2% du PIB consacrés aux dépenses militaires en 2035, conformément aux exigences de l’OTAN.

Le plan STAR fixe à 11,17 Md€ l’investissement global consenti entre 2023 et 2030, dont quelques 800 M€ provenant de la LPM adoptée en 2017. La dimension capacitaire « Terre », essentiellement la Brigade Motorisée, se taille cette fois la part du lion avec un enveloppe de 6,55 Md€ divisée entre deux piliers indissociables : la Capacité Motorisée (CaMo) et la capacité des opérations spéciales (SO). La première, « une entité robuste et interarmes », est continuera d’être renforcée au travers du partenariat éponyme entamé en 2018 avec l’armée de Terre française.  

« Alors que la Vision stratégique 2016 se focalisait sur la composante Air et la Marine, ce qui se traduisait par la mise à disposition de 65 % du budget d’investissement à ces deux dimensions, le plan STAR revient à des proportions qui correspondent davantage aux standards internationaux et aux enveloppes en personnel existantes au sein de la Défense », justifie la ministre de la Défense.

Un CaMo peut en cacher d’autres

Pilier de la Capacité Motorisée, la brigade motorisée poursuivra sa transformation vers une force interarmes construite autour de bataillons de manœuvre, de bataillons d’appui au combat et d’unités d’appui logistique, médical et de communication. Un réservoir de forces dans laquelle la Défense viendra puiser pour générer des groupements tactiques interarmes similaires aux GTIA français selon la mission à exécuter et l’environnement dans lequel elle s’inscrit.

Des 4,8 Md€ de l’enveloppe terre consacrés à la seule Capacité Motorisée, près de 1,4 Md€ alimenteront directement des besoins complémentaires au travers du partenariat franco-belge. Après « CaMo », signé en novembre 2018, et « CaMo 2 », au travers duquel la Belgique a notamment acheté neuf CAESAR de nouvelle génération, d’autres exercices du même genre sont donc envisagés pour parvenir à «  l’interopérabilité native entre unités belges et françaises », rappelait le colonel belge Marc Bastin, officier projet CaMo au sein de l’état-major de l’armée de Terre (EMAT) lors d’une conférence organisée durant le dernier salon Eurosatory.

« Un équipement commun identique est la base de l’interopérabilité », ajoutait-il. Mais si la logique voudrait que chaque achat passe par le filtre CaMo pour donner de la cohérence à l’ensemble, tout dépend en réalité du niveau d’intégration recherché. Le JLTV acquis auprès de l’américain Oshkosh et la nouvelle flotte logistique livrée à partir de la fin 2022 par DAF, par exemple, ont démontré que l’interopérabilité reste un paramètre à géométrie variable et n’est pas le seul pris en compte par l’acheteur. Pour la ministre de la Défense, CaMo n’implique pas « que la Belgique suive aveuglément la France » dans les champs matériels et opérationnels mais bien de « créer un axe solide avec des pays partenaires ».

Jaguar et Griffon français alignés en préparation du défilé militaire du 14 juillet 2022. Le premier sera livré à compter de 2027 à la Belgique, deux ans après le Griffon

La coopération CaMo, « souvent citée sur la scène européenne comme un exemple de bonne pratique », couvre cependant un large spectre d’objectifs, dont le volet matériel. Les premiers véhicules concernés, les 382 Griffon et 60 Jaguar commandés en juillet 2019 auprès de Nexter, arriveront à partir de 2025. Il faudra ensuite cinq années pour « transformer » la brigade motorisée et parvenir à une phase dite « en régime ». Deux jalons intermédiaires sont prévus : l’activation d’un premier SGTIA en 2027 (IOC), suivi d’un premier GTIA en 2029 (FOC).

« Nous sommes au début de la phase 3 du projet. Nous nous préparons déjà à recevoir les premiers véhicules. C’est-à-dire qu’il y a une coopération entre nos pays dans le matériel, mais aussi dans les domaines de la formation, de l’entrainement, de la doctrine, du support logistique, des études sur l’infrastructure », explique le colonel Luc Simoen, adjoint belge au directeur du programme CaMo.

« Actuellement, il n’y a encore que peu de choses visibles concernant le projet, mais il y a énormément d’avancées. CaMo est en train de s’introduire dans les deux armées », complète-t-il. En ce sens, les premières synergies établies depuis 2018 et la compréhension mutuelle qui en découle ont vécu leur « baptême du feu » opérationnel en février 2022 avec le déploiement d’un SGTIA belge en Roumanie au sein du Battle Group Forward Presence (BG FP) commandé par la France. Parmi les RETEX positifs, la mutualisation réussie d’une partie de la logistique. Derrière ces premiers résultats encourageants, de nouvelles acquisitions via ce mécanisme sont également pressenties avant 2030.

Le renouveau de la cavalerie belge

« Le programme d’investissement prévu par la Vision stratégique devra être accéléré et complété, notamment par l’intégration de nouveaux véhicules liés à l’évolution du programme SCORPION, d’équipements d’auto-défense, d’appui feu direct et indirect, de lutte anti-aérienne ainsi que par les capacités logistiques de soutien et autres », indique le document.

Ces investissements accompagnent une transformation profonde du format de la brigade motorisée. Constituée actuellement de cinq bataillons de manœuvre, la celle-ci sera réarticulée autour de quatre bataillons d’infanterie sur Griffon et de deux bataillons de cavalerie sur Jaguar. Cette nouvelle structure servira de base pour évoluer vers une force terrestre à deux brigades identiques, en adéquation avec les objectifs fixés par le NATO Defense Planning Process (NDPP).

CaMo actait le rétablissement de la cavalerie, le Plan STAR projette de la muscler davantage avec la création d’un second bataillon, d’une filière de personnel et de trajets de formation spécifiques alignés sur la structure française. L’identité des futures unités n’est pas détaillée par la Défense mais, récemment, le 1/3 Lanciers a annoncé sa reconversion prochaine sur Jaguar. Une unité envoyée en février en Roumanie et qui fut un temps commandée par le colonel Bastin. De même, le plan STAR évoque « un bataillon de cavalerie équipé de Jaguar dans une contribution commune avec le Luxembourg, dont les modalités de mise en condition sont encore à l’étude ».

Selon le calendrier établi, un premier bataillon sera transformé en 2027, le second un an plus tard. Quant à d’éventuelles livraisons supplémentaires, le plan STAR n’en dit rien de précis et se contente d’une ligne « Program Additional » de 254 M€ au sein de l’enveloppe CaMo.

La refonte de la LPM alloue également 691 M€ au volet « VBMR », sans spécifier si cette enveloppe sera consacrée exclusivement au Griffon ou également au profit du VBMR léger Serval. Les 382 Griffon déjà commandés seront livrés à compter de 2025. Les premiers exemplaires seront perçus par le Centre de compétence « Land » (CCLand). Ensuite, un bataillon basculera sur Griffon chaque année entre 2026 et 2029.

Grâce au plan STAR, la Belgique pourrait acquérir une vingtaine de CAESAR supplémentaires, en plus des neuf exemplaires commandés le mois dernier auprès de Nexter

CaMo au profit des appuis

Parmi les appuis aussi, une transformation ambitieuse est prévue pour leur permettre d’être à nouveau entièrement déployables et d’appuyer le combat interarmes. De nombreux autres wagons pourraient venir se raccrocher au « train CaMo ». C’est le cas de l’appui-feu indirect, un pilier pour lequel 550 M€ seront investis en plusieurs tranches. « Qui dit artillerie, dit coordination. Il est crucial de coordonner les effets de l’artillerie avec les autres éléments de la capacité motorisée. C’est l’essence du partenariat avec la France », soutient la ministre de la Défense.

Ainsi, les CAESAR NG commandés cette année seront complétés par 18 à 19 pièces supplémentaires. Ils constitueront une unique batterie longue portée sur roues en mesure d’appuyer la brigade et ses groupements tactiques. Les CAESAR seront complétés de deux batteries à deux pelotons de Griffon MEPAC, modernisation de l’actuelle batterie de mortiers tractés de 120 mm. Réparties entre la Flandre et la Wallonie, ces batteries soutiendront « a priori » les quatre bataillons d’infanterie. Cette évolution impliquera par ailleurs de dédoubler les détachements Effects-Liaison-Observation-Coordination (ELOC) et de développer l’appui logistique.

Le Serval est aussi dans le collimateur, sans que ses applications n’aient été détaillées. Celles-ci pourraient dépasser le seul cadre des unités de manœuvre pour profiter aux appuis, dont des groupes CIS (Communication and Information Systems) bénéficiaires d’un effort de près de 1 Md€ entre 2024 et 2035. La variante « nœud de communication tactique » (NCT) du Serval serait un candidat naturel au remplacement d’Unimog non protégés et vieillissants. À l’instar du Griffon MEPAC, les besoins opérationnels sont identifiés depuis un moment mais attendaient l’adoption de la nouvelle LPM pour être financés et concrétisés, au mieux, à partir de 2028.

Des VBAE aussi pour la capacité ISTAR

À court terme, le « gros morceau » reste le véhicule blindé d’aide à l’engagement (VBAE), successeur désigné du VBL en service en France. Le pilotage de ce programme franco-belge a été confié à l’OCCAR. Plus de 351 M€ y sont consacrés dans le plan STAR en plusieurs tranches correspondant grosso modo aux phases d’étude, de développement et de production.

Le VBAE sera dans un premier temps l’objet d’une pré-étude de conception cofinancée par la Belgique et la France. Le contrat correspondant devrait être attribué d’ici début 2023 à un trio d’entreprises binational déjà identifié. Cette étude permettra, pour résumer, de vérifier la pertinence de l’expression de besoin conjointe à l’aune des technologies disponibles ou à venir. Les résultats permettront de corriger le tir en vue d’établir un cahier spécial des charges réaliste. Dans l’idéal, les résultats seraient livrés pour fin 2023, afin de lancer l’étude proprement dite en 2024 et la production à l’horizon 2026. Les premières livraisons n’interviendraient qu’à partir de 2028. Pour l’heure, la Belgique n’a choisi d’investir que dans les travaux de pré-étude. Elle conserve donc la possibilité de quitter le programme à l’issue.

Une chose est certaine : le VBAE ne sera ni le véhicule Scarabee d’Arquus, ni le démonstrateur i-X de John Cockerill Defense. S’il arrive à terme, le programme devrait plutôt déboucher sur une combinaison de briques, dont plusieurs potentiellement issues des deux véhicules précités. Deux versions sont envisagées, l’une pour l’accompagnement au contact des engins de cavalerie (Jaguar et Leclerc XLR, en attendant MGCS) et l’autre dite « d’agression ». Plus lourdement armée, la seconde s’orienterait vers les missions de reconnaissance. Le besoin de la Belgique porterait principalement sur le VBAE d’accompagnement, nécessaire pour appuyer ses Jaguar.

Le recours à la variante de reconnaissance n’est néanmoins pas totalement exclu côté belge et pourrait s’inscrire dans l’évolution de la capacité ISTAR. « Afin de rester en phase avec l’évolution des objectifs du NDPP, ainsi qu’avec le plan de transformation de la Composante Terre avec un accent particulier sur le partenariat CaMo, une réorientation sera envisagée dans le développement ultérieur de la capacité de reconnaissance au sol ou bien de la Recce terrestre au sein du LAND ISR », mentionne le document.

Dans un premier temps, la Défense étudie la possibilité d’une montée en puissance basée sur le CLV, une variante « scorpionisée » du JLTV, à partir de 2024. Les premiers exemplaires doivent en théorie être perçus l’an prochain. « Cette démarche permet à la Composante Terre de pouvoir proposer une capacité ‘Escadron de Recherche et d’Intervention’ (ERI) à partir de 2024, déployable avec la Brigade motorisée interarmes », précise le plan STAR. Cette étape préparera la transition, à compter de 2030, vers une capacité ERI exclusivement construite autour du VBAE.