« MBDA est aujourd’hui engagé dans une course contre la montre », soulignait son PDG, Éric Béranger, ce jeudi à Paris à l’occasion d’une conférence de presse annuelle. Entre l’érosion accélérée des stocks et une demande toujours plus forte, le groupe européen multiplie les records tout en planchant sur l’augmentation de la production. Avec, dans le viseur, un sursaut de 40% de ses capacités annoncé pour 2026.
« MBDA a définitivement pris une nouvelle dimension stratégique », relevait Éric Béranger. Pratiquement tous les indicateurs financiers que MBDA s’autorise à divulguer sont au vert. Après avoir flirté avec les 5 Md€ un an plus tôt, son chiffre d’affaires a cette fois largement franchi ce cap pour s’établir à 5,8 Md€. Le carnet de commandes grossit encore sensiblement, passant de 37 Md€ à plus de 44 Md€. Seule la prise de commandes se rétracte. Et encore. Avec 13,2 Md€ au compteur, celle-ci n’est qu’à quelques encablures du record historique établi l’an dernier.
Sans surprise, l’activité est en grande partie poussée par une demande croissante pour des systèmes opérant dans toutes les couches de la défense sol-air. En témoignent cette nouvelle commande de la Suède pour des missiles CAMM, ce contrat du Danemark pour davantage de systèmes VL MICA, un contrat de l’Italie pour le développement du missile très courte portée FULGUR, le développement pour l’Allemagne du missile anti-drones Defender, ou encore les deux premiers contrats exports décrochés par le système anti-drones Sky Warden, dont l’un avec un pays du Moyen-Orient.
Environ 70% des commandes auront été réalisées en Europe, « un indicateur très clair de l’augmentation de la demande » sur le Vieux continent selon Éric Béranger. C’est que son groupe a le double avantage de proposer un catalogue non seulement complet mais aussi souverain, argument d’autant plus influent à l’heure où le lien transatlantique se distant et où l’industrie américaine tend à prioriser sa production pour le client national. La préférence européenne devient un facteur central poussé par les progrès engrangés au travers du dispositif SAFE et d’autres outils en phase de lancement.
Le contexte volatil et l’évolution rapide des menaces invitent par ailleurs à toujours plus de réactivité. Non seulement MBDA travaille sur le coup d’après, mais il adapte en parallèle l’existant. Ses équipes sont ainsi de plus en plus mobilisés pour répondre à des besoins opérationnels urgents (UOR). Les travaux conduits l’an dernier auront par exemple permis l’ajout « en quelques semaines » du missile SCALP/Storm Shadow sur des chasseurs Sukhoi ukrainiens ou encore l’intégration en moins de 10 jours d’un missile air-air sur l’hélicoptère d’un client non précisé. « C’est cela l’agilité. Nous avons globalement réalisé 25% d’UOR de plus en 2025 qu’en 2024 », observait Éric Béranger.
Plein à craquer, le carnet de commandes n’est pas prêt de décroître au vu de la multiplication des remous géopolitiques. « Après le choc en Ukraine, le passage de la loi de l’ordre international à celle de la force brute a de nouveau franchi un nouveau seuil », poursuivait Béranger en écho au conflit en cours dans le golfe Persique. Face à la menace quotidienne tant des drones que des munitions de plus en plus complexes, « les systèmes de missiles apparaissent comme une capacité essentielle », pointait un grand patron tout confirmant au passage « une demande très forte pour nos produits ». C’est le cas de la part de pays du Golfe dont l’intérêt pour le SAMP/T NG, entre autres, ne date pas d’hier et se retrouve logiquement renforcé par la crise iranienne. « Ils nous contactent directement mais ils parlent aussi avec de nombreux gouvernements », relevait Éric Béranger. Entre ce potentiel sursaut et les sujets en cours ou à venir en Europe, MBDA est donc « en route pour franchir le cap des 6 Md€ ».
Les marques d’intérêt affluent, mais encore faut-il livrer à temps et en quantité. L’urgence exige un nouveau changement de braquet. La consommation imprévue et rapide des stocks de missiles européens – de MICA par exemple – générée par le conflit en Iran ne fait que s’ajouter au socle de tensions existant. Coup de chance ou heureuse intuition, le MICA était l’une des références pour lesquelles MBDA avait décider d’auto-investir. « Mais l’une de nos difficultés, c’est que la demande a soudainement augmenté bien au-delà de ce que nous avions prévu ». Idem pour les missiles Aster et MISTRAL 3. Le contrat global a été rempli. MBDA a ainsi produit deux fois plus de missiles en 2025 qu’en 2023, et notamment cinq fois plus de missiles Aster qu’initialement prévu. Le volume mensuel de missiles MISTRAL 3 a quadruplé par rapport à 2022, soutenu par ce dispositif d’achat conjoint rejoint par huit pays. La production a été repensée, notamment en spécialisant des machines autrefois mobilisées pour plusieurs produits pour mieux les recentrer sur les références sous pression, à commencer par l’Aster. Cette bascule « est pratiquement achevée », indique Béranger tout en précisant que « quelques machines en commande doivent arriver très prochainement ».
« Nous pensons que cela n’est pas assez et qu’il faut continuer », nuançait Éric Béranger. Franchir un nouveau cap en matière de production, voilà en effet « l’un de nos principaux défis ». Pour l’emporter, le groupe européen consent à doubler l’investissement prévu au profit de son outil industriel. De 2,5 Md€, celui-ci passe dès lors à 5 Md€ sur la période 2026-2030, le tout exclusivement sur le sol européen et également en appui des quelques 2000 fournisseurs sans qui le catalogue n’existerait pas. Les premiers effets se ressentiront rapidement. Pour 2026, « cela signifie que nous allons à nouveau augmenter la production globale de MBDA d’environ 40% ». L’effort est d’autant plus significatif qu’il s’agit d’une moyenne. Pour certains produits, à commencer par la défense sol-air, l’inflexion sera « beaucoup plus » importante. « Pour l’Aster, par exemple, nous allons doubler, ce qui est absolument massif », annonçait Éric Béranger.
Produire au gré des contrats ne suffit plus. Il s’agit d’anticiper. « Nous achetons des composants et commençons à produire sans attendre les contrats. Et c’est particulièrement le cas pour la défense sol-air », explique le patron de MBDA. Mais si son groupe consacre 1 Md€ par an à l’anticipation des commandes futures, toute la difficulté, selon Béranger, réside dans le dimensionnement adéquat de l’outil industriel. Celui-ci en appelle à davantage de visibilité de la part des États, un écueil qu’un nouveau mécanisme comme France Munitions, malgré des contours encore flous, pourrait contribuer à surmonter.
Si muscler l’outillage et les stocks demeure primordial, « nous recrutons beaucoup en parallèle », notait Éric Béranger. Plus de 2700 employés ont rejoint les rangs du groupe en 2025, portant l’effectif à plus de 20 000 employés. Et 2800 nouveaux recrutements sont prévus pour cette année. MBDA se réorganise également en interne. L’organisation a ainsi été modifiée au 1er janvier 2026 pour amener la question des achats au sommet de la hiérarchie. Une direction de mise en oeuvre des programmes a par ailleurs été créée pour les quatre clients domestiques, ainsi qu’une direction axée sur les programmes en coopération. Enfin, MBDA a renforcé sa direction stratégique en lui allouant des moyens supplémentaires pour lancer et évaluer de nouveaux concepts et favoriser de nouvelles coopérations.
« L’Ukraine, et maintenant l’Iran, démontrent que la masse compte. La masse est même devenue un facteur déterminant », poursuivait Éric Béranger. L’initiative la plus emblématique à ce titre reste la munition pré-programmée One Way Effector développée sur fonds propres en moins de 10 mois, vendue en fin d’année aux armées françaises et déclinée entretemps en une version lourde, le système Crossbow. « Nous avons des discussions plus largement avec des entreprises qui sont habituées à faire du volume, ce qui, historiquement, n’était pas notre spécialité. (…) Et je suis sûr que nous verrons des résultats », estimait-il. Quitte à se rapprocher du secteur civil à l’heure où l’industrie automobile, entre autres, serait tentée de se diversifier pour mieux rebondir. Quitte également à s’étendre au-delà des frontières traditionnelles du groupe, avec là aussi « des discussions dans certains pays ».
Crédits image : DGA Essais de missiles