Plus de 800 militaires venus d’un peu partout en Europe se sont élancés au travers de l’Ardenne belge pour la seconde édition de l’exercice Yellow Guardian. Leur mission ? Reconnaître un théâtre opérationnel plus transparent qu’auparavant et y collecter du renseignement sur un ennemi de force équivalente, deux paramètres qui demandent à ces unités spécialisées de revoir certains modes d’action.
Après un tour de chauffe, 820 militaires et 200 véhicules ont entamé la séquence principale de l’exercice Yellow Guardian. Durant plus de quatre jours, ces détachements français, néerlandais, allemands, tchèque et luxembourgeois emmenés par le bataillon de chasseurs à cheval de la Force Terrestre belge sont partis à la chasse au renseignement sur une diagonale étendue de Neufchâteau, proche de la France, à Elsenborn, le long de la frontière allemande. Un fuseau de 40 km sur 100 km où se succèdent les reliefs, rivières et autres obstacles naturels, et où ces spécialistes des actions dans la profondeur seront amenés à rencontrer un adversaire à parité. Drones, radars, systèmes de guerre électronique et renseignement humain : tous les capteurs sont orientés vers un double objectif : « cartographier » les axes de manoeuvre, ponts, carrefours, antennes et autres points clés au profit des unités de mêlée qui suivront, et détecter les cibles à haute valeur ajoutée tels que des postes de commandement, systèmes de défense sol-air et d’artillerie ennemis.
Six armées ont répondu présent. Allemands et Tchèques embarquent pour la première fois, preuve de l’intérêt croissant pour ce rendez-vous annuel. Ce sont autant de manières de travailler, de matériels et moyens de communication différents qu’il faut parvenir à combiner pour produire et faire remonter le renseignement aux niveaux, dans ce cas-ci, de la division et du corps d’armée. C’est justement tout l’intérêt de cet exercice que de « faire parler et faire travailler tous ces gens ensemble » pour construire l’interopérabilité et gagner en efficacité, pointe le chef de corps des chasseurs à cheval, le lieutenant-colonel Jean-François Verheust. Quitte à rencontrer quelques difficultés. Exemple avec cette relève opérée l’an dernier par le 1er régiment de spahis de Valence au profit d’une unité néerlandaise. Les VBL français n’ayant pas les capacités d’observation du Fennek néerlandais, à commencer par son mât téléopéré, la position alors considérée comme appropriée ne l’était plus du tout une fois le détachement relevé.

« Nous avons appris beaucoup de choses », note le LCL Verheust en écho tant à l’édition inaugurale de 2024 qu’aux retours d’expérience des conflits modernes, à commencer par celui en cours en Ukraine. Le niveau d’ambition a été rehaussé. Yellow Guardian comprend deux autres mots d’ordre : la rusticité et la résilience. Dit autrement, réapprendre à manoeuvrer sans le confort opératif des deux dernières décennies. « Les gens vont être dehors durant 15 jours sans chauffage », annonçait le commandant Niels, officier entraînement et opérations (S3) du bataillon et directeur de l’exercice, en amont de la manoeuvre principale. Exit les tentes chauffées, tous dormiront dehors et mangeront parfois froid pour réduire l’empreinte thermique. Le tout avec un soutien logistique limité mais ponctuellement renforcé de moyens civils simulés, et face à un adversaire mobilisant la moitié du contingent multinational. Joué « force contre force », Yellow Guardian voit s’opposer des détachements assez similaires. Les traqueurs d’onde du 54e régiment de transmissions, par exemple, sont appelés à rencontrer un adversaire à leur taille : une section de la 102e compagnie de guerre électronique (102 EOV Cie) de l’armée royale néerlandaise.
Conduit en terrain civil, Yellow Guardian répond également à un besoin de réalisme difficile à trouver sur les camps militaires. Évoluer en terrain ouvert amène autant la profondeur nécessaire que son lot d’imprévus, renforcées par quelques bonnes idées amenées par l’organisateur belge. Qu’elles soient « bleue » ou « rouge », les deux forces vont pouvoir mener leur mission comme bon leur semble. Car, ici, pas de script détaillé et rigide mais plutôt quelques lignes directrices pour laisser aux chefs le soin d’adopter la tactique qui leur semble la plus appropriée. Les chasseurs à cheval ont par ailleurs fait appel aux amicales de militaires pour renforcer leur scénario. Quelques anciens sont ainsi mis à profit pour jouer la population locale ou des partisans susceptibles de soutenir l’avancée alliée.
Nativement isolées, peu protégées et faiblement armées, les unités de reconnaissance et de renseignement pouvaient jusqu’alors compter sur leur agilité et leur discrétion. Ce socle ne suffit plus sur un champ de bataille rendu transparent par la profusion de capteurs adverses. Véhicule, drone, radio ou téléphone portable, « tout est détectable à un moment ou un autre », observe le LCL Verheust. Il faut dès lors se réapproprier « des procédés très basiques, comme se taire » ou aller jusqu’à « accepter de rompre le contact durant plusieurs heures, plusieurs jours ». Le cas contraire, il s’agit d’explorer de nouvelles voies pour maintenir les communications sans perdre en discrétion, à l’instar de l’hybridation explorée côté français et demandant, par exemple, de se « noyer » dans le réseau 4G/5G civil ou de « revenir aux origines » en relançant le principe de l’estafette à moto. Voire, de miser sur « quelqu’un qui s’exfiltre à pied pour transmettre une clef USB ou un calque », ajoute le LCL Verheust. Hormis la dispersion et la dilution des forces et postes de commandement, il convient de revenir à une forme de discipline personnelle en matière de bruit et de dissimulation, une dimension « que l’on avait un peu oubliée, comme le camouflage de la partie supérieure des véhicules et des dispositifs ». Ce sont aussi tous ces savoir-faire que Yellow Guardian, derrière ses enjeux de coopération et d’interopérabilité, contribuera à remettre au goût du jour.
La présence d’une centaine de spahis, transmetteurs et hussards français n’a rien du hasard. Non seulement le bataillon de chasseurs à cheval est jumelé de longue date avec le 1er RS, mais il se transforme également en s’inspirant de l’armée de Terre. « Les perspectives pour la suite sont claires », assure leur commandant. Son bataillon retrouvera sa place en tant qu’unité de reconnaissance au niveau de la brigade. Il sera en mesure d’armer deux structures : le sous-groupement de renseignement au contact (SGRC), qui agit directement au profit de la brigade ; et le sous-groupement de recherche multi-capteurs (SGRM), qui agira plutôt en appui d’une division. Appelé à opérer à 40-50 km sur l’avant, le SGRC se construira autour d’un escadron d’éclairage et dintervention (EEI) renforcé, si besoin, d’éléments JTAC et du génie, d’un appui médical et de capteurs techniques. Le SGRM opérera quant à lui jusqu’à la ligne maximale d’appui-feu. Il travaillera donc davantage dans la profondeur, la discrétion sous-jacente exigeant d’éviter tout contact. Ce sous-groupement devrait être pourvu de véhicules dédiés équipés de capteurs, de drones et permettant de débarquer une patrouille de reconnaissance longue portée (ou LRRP).
Actuellement déployé en Lituanie, l’escadron Alpha est appelé à se transformer en escadron de reconnaissance et d’intervention antichar (ERIAC) en se calquant sur le modèle français. Il recevra un armement adapté, à commencer par un missile antichar Akeron MP espéré courant 2026. Le déploiement lituanien dans le cadre de la Forward Land Force de l’OTAN permet à ce titre d’éprouver les dernières avancées de cette transformation. « Nous prenons toutes les leçons que l’on peut en tirer pour faire encore évoluer le concept au début de l’année prochaine », explique le LCL Verheust.
Le matériel va lui aussi évoluer à moyen terme. Les chasseurs à cheval devraient voir arriver les premiers blindés Serval acquis dans le cadre du partenariat franco-belge au tournant de 2027. Ce contrat dit « CaMo 3 » doit encore être notifié. Quatre variantes sont attendues : FELIN pour le peloton voltigeurs, commandement, SA2R (surveillance, appui, renseignement et reconnaissance) et ravitaillement, cette dernière succédant à des Unimog non protégés. La version SA2R serait quant à elle livrée un peu plus tard. Derrière l’enveloppe de 6 Md€ consacrée à la capacité motorisée, la loi de programmation militaire 2026-2034 en cours d’adoption prévoit une ligne globale de 1,5 Md€ pour le renouvellement capacitaire des unités d’appui au combat. « Les projets d’investissement sont bénéfiques, car certains matériels sont vieillissants », commente l’officier supérieur.

L’enjeu de la mobilité ne s’arrête pas aux seuls Serval. D’autres plateformes sont à l’étude pour, entre autres, accompagner le développement de capacités héritées de ce qui relevait auparavant des LRRP. Pour le patron des chasseurs à cheval, « un conflit comme celui en Ukraine nous montre que l’infiltration en véhicule est quasiment impossible. Il faut que l’on trouve une autre manière de fonctionner si on se trouve un jour confronté à ce genre de conflit ». Exit le Pandur, place à des vecteurs plus compacts, plus discrets. Quad ou buggy, la question est ouverte quant à l’outil idéal pour infiltrer de petites équipes loin dans la profondeur tout en garantissant leur autonomie dans la durée.
Les premiers systèmes de guerre électronique sont également programmés pour la fin de l’année prochaine. « Le personnel est en formation avec nos partenaires français pour le moment », révèle le LCL Verheust. Il est notamment question de drones de guerre électronique et de radars de surveillance du champ de bataille, un système que l’armée de Terre déploie progressivement dans ses unités de mêlée en misant sur le MURIN. Contrairement au 54e RT et ses Serval de guerre électronique, les chasseurs à cheval disposeraient de moyens de surveillance et de brouillage démontés et embarqués sur des plateformes légères « taillées » pour l’infiltration. Les systèmes ne sont pas encore connus, mais le futur peloton belge se rapprocherait à terme des sections légères d’appui électronique du 54e RT. « Ce sera la première étape du développement de la guerre électronique spécialisée en Belgique », annonce le chef de corps.
Précurseur sur la question, le bataillon de chasseurs à cheval opère des drones depuis 2018. Il dispose aujourd’hui d’une gamme tactique complète, du petit quadcoptère au drone Integrator capable de voler durant 16h et jusqu’à 120 km. Ici aussi, son arsenal sera renouvelé. Il bénéficiera d’un projet lancé à l’échelle de la Défense et visant à acquérir des volumes conséquents pour équiper l’ensemble des sections et pelotons. Le bataillon lorgne tout particulièrement sur un nouveau drone à décollage vertical pour succéder au Puma 3 et gagner en empreinte au sol. Le Vector AI du droniste allemand Quantum Systems est suivi de près, l’acquisition de quelques exemplaires étant envisagée à des fins d’essai. Avec un tel vecteur, « une petite clairière nous suffirait, quand il faut un demi-terrain de football à l’heure actuelle ». Restera ensuite à se positionner sur les munitions téléopérées (MTO), segment devenu incontournable mais pour lequel la Force Terrestre a encore tout à écrire.
Crédits image: La Défense – Bataillon de Chasseurs à Cheval – Jérémy Smolders