La brigade motorisée de la Force Terrestre belge n’est plus. Place à deux brigades au format plus ramassé mais mieux adapté à la nécessaire montée en puissance demandée à la Belgique par l’OTAN.
Grisaille, pluie et esplanade du parc du Cinquantenaire. C’est dans une ambiance typiquement belge que la Force Terrestre a acté la réactivation de la 1ère et de la 7ème brigades. Héritière de la légendaire brigade Piron créée durant la Seconde guerre mondiale, la première sera basée à Bourg-Léopold, au nord du pays. Elle rassemble désormais les sept unités néerlandophones* ainsi que le bataillon des chasseurs à cheval. La seconde s’installera à Marche-en-Famenne, au coeur de la Wallonie, et réunit les six unités francophones* de l’ex-brigade motorisée. Son quartier-général reprend quant à lui le drapeau et les traditions du 2ème bataillon de chasseurs à pied.
Cette scission devenait une nécessité. Avec 14 bataillons et groupes sous leurs ordres contre sept ou huit en moyenne pour une brigade otanienne, les commandants successifs de la brigade motorisée « ont mis en exergue l’étendue de leur ‘span of control’ », rappelait le commandant de la Force Terrestre, le général-major Jean-Pol Baugnée. Entre l’administratif, la transformation capacitaire et la croissance des effectifs, le chef passait davantage de temps derrière un bureau que sur un terrain de manoeuvre. Un contre-sens à l’heure où l’OTAN demande à la Belgique de disposer d’une brigade entièrement modernisée et apte au combat d’ici à 2030.
Rebasculer provisoirement sur un format « standard » de 2500 à 3000 combattants permettra aux commandants d’enfin se concentrer sur leur coeur de métier : « la préparation et la mise en condition de leurs unités pour le combat de haute intensité ». « Nous scindons pour mieux nous entraîner, mieux commander et mieux nous transformer. Bref, pour nous préparer aux combats du futur », résumait le général-major Baugnée.
« Nous évoluons d’une grande structure vers deux brigades normales. Cela permet un contact plus direct entre l’état‑major et les unités subordonnées, ce qui renforce la coopération et la capacité opérationnelle », note le colonel Claudio Madile, qui a basculé de la tête de la brigade motorisée à celle de la 1ère brigade. « Pour nos unités francophones, les consultations quotidiennes deviennent beaucoup plus simples. Notre proximité avec la réalité sur le terrain permet une réaction plus rapide et un soutien de meilleure qualité », estime de son côté le commandant de la 7ème brigade, le colonel Damien Lathuy.
Entre les deux brigades, la frontière linguistique n’aura rien d’hermétique. D’une part, les postes de commandement s’entraîneront en alternance pour « élever le niveau de compétence des officiers affectés aux deux états-majors ». Et d’autre part, les deux organigrammes n’étant pas identiques, tous ont vocation à poursuivre les entraînements et processus de certification communs pour permettre à chacun de disposer de l’ensemble des appuis disponibles. Le chemin sera donc ponctué de « grands exercices pour la mise en condition tant pour le PC que pour les unités ».
« Nous devons travailler main dans la main avec la 1ère brigade. Je dispose de six unités, mais je peux faire appel à des éléments de l’autre brigade pour m’appuyer », nous expliquait le colonel Lathuy. Tout le défi consistera à se synchroniser pour parvenir à conduire de grands exercices. « Je suis humble face à la tâche car il y a beaucoup de travail », poursuivait ce chasseur ardennais.
La cérémonie de ce mardi inaugure une phase de transition pour la Force Terrestre. Les 1ère et 7ème brigades forment pour l’instant des « brigades de mise en phase ». Elles vont graduellement monter en puissance pour rassembler, après 2030, entre 6000 et 7000 combattants. De deux compagnies de combat en moyenne, les bataillons devraient ainsi voir leur effectif doubler au cours de la prochaine décennie. La 7ème brigade devrait par ailleurs « récupérer » le futur bataillon de reconnaissance en construction avec l’armée luxembourgeoise et opérationnel à l’horizon 2030. Sa feuille de route comprend également la création d’un second bataillon d’artillerie au sud du pays, cette fois aux environs de 2032-2035. L’évolution sera forcément graduelle alors, d’ici là, les deux grandes unités continueront de combiner leurs forces pour déboucher sur une première brigade médiane dite « bonne de guerre » à la fin de la décennie et répondre au cap fixé en 2014 par l’OTAN.

Cette « brigade 2030 », le général Baugnée en a dressé le profil. Son échelon de commandement reposera sur un PC « robuste, entraîné et projetable ». Sous ses ordres, deux bataillons d’infanterie à trois compagnies de combat et une compagnie d’appui, deux bataillons de cavalerie légère à deux puis progressivement trois bataillons de Jaguar et un escadron de reconnaissance, un escadron de renseignement et un escadron multi-capteurs. Les appuis seront fournis par un bataillon d’artillerie reposant notamment sur des canons CAESAR Mk 2, des mortiers de 120 mm et des munitions rôdeuses, un bataillon logistique et médical, de même qu’un bataillon de génie à quatre compagnies équipées d’engins d’appui à la mobilité et à la contre-mobilité, de systèmes de minage et de contre-minage, et de poses de ponts.
La Force Terrestre envisage également de créer un escadron de drones d’attaque « indépendant » et d’autres moyens d’appui spécifiques, dont certains relevant de la guerre psychologique et informationnelle. L’ensemble sera renforcé « à tous les niveaux par l’intégration de drones aussi bien terrestres qu’aériens ». Il est ainsi question de doter la Force Terrestre de 2000 drones d’ici la fin de la décennie.
Beaucoup d’équipements cités manquent encore à l’appel. L’ambition suppose dès lors de lancer, développer ou finaliser un éventail d’investissements. Certaines priorités découlent des leçons du conflit en Ukraine, à commencer par le renforcement tous azimuts de la protection « en introduisant des systèmes de guerre électronique, de lutte anti-drone, de défense aérienne et de moyens de détection et de décontamination chimiques, bactériologiques et nucléaires », énumérait le chef de la Force Terrestre.
Cette évolution n’affaiblit en rien le partenariat « Capacité Motorisée » établi depuis 2018 avec l’armée de Terre française, bien au contraire. La relation franco-belge est plus resserrée que jamais, en témoigne la dizaine d’officiers français présents hier en tribune d’honneur. Pour le général Baugnée, cette nouvelle structure permettra d’ailleurs « de mieux suivre et exécuter la transformation CaMo ».
Matériels majeurs, doctrine, entraînement, infrastructures, formation, soutien, etc. : CaMo se déploie désormais dans tous les axes du spectre DOTMLPFI (ou DORESE côté français). Les premiers Griffon arrivent, bientôt suivis des Jaguar, Serval, Griffon MEPAC et CAESAR Mk 2. Plus de 700 véhicules ont été acquis à ce jour au travers du mécanisme binational. D’autres sont attendus pour finir d’équiper la Force Terrestre. Un contrat « CaMo 4 » est d’ores et déjà en préparation. Il pourrait se matérialiser dès cette année, le sujet étant l’un des principaux dossiers soutenus par les 12,8 Md€ de crédits d’engagement inscrits dans le projet de budget de la Défense.
D’autres liens se créent aujourd’hui. L’ancienne brigade motorisée avait établi de longue date une coopération privilégiée avec la 7ème brigade blindée française. Non seulement ce jumelage se maintiendra avec les deux nouvelles entités belges, mais celles-ci développent désormais un binômage avec deux autres brigades françaises : la 1ère avec la 9ème brigade d’infanterie de marine (9e BIMa) et la 7ème avec la 6e brigade légère blindée (6e BLB). Ces rapprochements n’ont rien du hasard. Belges ou françaises, toutes sont des brigades médianes opérant sur des matériels majeurs identiques, que sont les véhicules issus du programme SCORPION et le canon CAESAR. Cette approche amènera l’intégration franco-belge un cran plus loin, notamment par l’élaboration d’un programme d’entraînement conjoint.
Une inconnue de taille demeure au sein de cette trajectoire, qu’est la mise sur pied, annoncée dans la Vision stratégique, d’une brigade légère dans laquelle les drones joueraient un rôle central. S’agira-t-il de convertir à nouveau l’une des deux brigades médianes désormais existantes ? Ou d’en créer une troisième ? La Défense s’est donnée jusqu’à 2028 pour statuer sur ses contours, mais le commandant de la Force Terrestre a déjà sa petite idée si le second scénario l’emporte. Cette éventuelle troisième grande unité, ce sera peut-être l’occasion de réactiver la 17e brigade mécanisée « pour des raisons historiques et de faits d’armes », glisse-t-il. Rendez-vous dans deux ans pour la réponse.
* La 1ère brigade regroupe son commandement (Bourg-Léopold), le quartier général – 8/9e de Ligne (Bourg-Léopold), le bataillon Libération – 5e de Ligne (Bourg-Léopold), le bataillon Carabiniers Prince Baudouin – Grenadiers (Lombardsijde), le bataillon 2/4 de Lanciers (Bourg-Léopold), le bataillon des Chasseurs à Cheval (Heverlee), le bataillon d’Artillerie (Brasschaat Lombardsijde et Marche-en-Famenne), le 11e Bataillon du Génie (Burcht), le 18e Bataillon de Logistique (Bourg-Léopold, Heverlee et Lombardsijde) et le 10e Groupe CIS (Bourg-Léopold). La 7e Brigade rassemble son commandement (Marche-en-Famenne), le quartier général – 2e Chasseurs à Pied (Marche-en-Famenne), le bataillon de Chasseurs Ardennais (Marche-en-Famenne), le bataillon 12e/13e de Ligne (Spa), le bataillon 1er/3e de Lanciers (Marche-en-Famenne et Tournai), le 4e bataillon du Génie (Amay), le 4e groupe CIS (Marche-en-Famenne) et le 4e bataillon Logistique (Marche-en-Famenne)
Crédits image : Force Terrestre / Vermeersch B.