Le projet européen « ArmoURed Infantry Ground Assault » (AURIGA) est désormais lancé sous la houlette du groupe italien Leonardo. Focalisés sur l’avenir des véhicules de combat d’infanterie, ces travaux soutenus par le Fonds européen de la défense paraissent néanmoins tardifs et dispersés à l’heure où les besoins dans ce segment se révèlent urgents, notamment en France.
Officiellement engagé le 1er décembre, AURIGA se poursuivra durant 36 mois avec pour objectif de dresser les contours de ce que serait le véhicule de combat d’infanterie (VCI) de demain. « Les conflits actuels ont mis en évidence plusieurs exigences critiques des VCI, telles que la protection, la mobilité, la puissance de feu et le C4I / la connaissance de la situation, ainsi que la nécessité d’une normalisation », pointait le consortium industriel au lancement du programme.
AURIGA entend répondre à ces écueils techniques tout favorisant une meilleur interopérabilité parmi les flottes européennes. La suite et connue et reprend les éléments de langages habituels. Pour faire bref, AURIGA entend étudier, concevoir et prototyper « des technologies innovantes et disruptives » et en démontrer le potentiel en vue de la modernisation de VCI existants « le cas échéant ». L’appel d’offres avait énuméré l’essentiel des performances recherchées, dont une limite à trois membres d’équipages, l’interopérabilité avec des systèmes inhabités, une autonomie supérieure à 600 km et une protection accrue contre les drones.
Une cinquantaine d’acteurs d’Europe et de Norvège y prennent part. À l’exception notable de l’allemand Rheinmetall, la majorité des grands maîtres d’oeuvre du secteur ont répondu présent, de BAE Systems à KNDS et de Patria à Iveco. Six entreprises françaises sont à bord. Arquus, Safran Electronics & Defense, deux divisions de Thales et SILMACH sont mobilisés en plus du pilier français de KNDS. Subtilité du FEDef, au moins une entreprise américaine en profitera indirectement : General Dynamics via Steyr, son entité autrichienne.
Certaines contributions sont connues. L’espagnol Sener s’investira notamment dans des briques de robotisation et de coopération entre véhicules et systèmes dronisés. Depuis la Grèce, Intracom Defense étudiera et développera un système de communication interne et des solutions de propulsion hybride-électrique. L’entreprise norvégienne SquareHead Technology planchera quant à elle sur un capteur acoustique passif susceptible de participer à une meilleure compréhension de la situation tactique.
AURIGA bénéficiera d’un peu plus de 30 M€, dont 25 M€ amenés par l’Europe. L’enveloppe a le mérite d’exister là où, il y a 10 ans, il n’y avait rien. Son ampleur limitée concourt cependant au risque d’un saupoudrage et d’une redondance contre-productifs au moment où se multiplient les appels à recentrer les efforts sur quelques « best athletes » pour garantir un résultat.
Si l’avenir du segment mécanisé est « une inquiétude significative pour l’UE », celle-ci aura également mis près de huit ans à mettre le pied à l’étrier. AURIGA découle en effet d’un programme « Armoured Infantry Fighting Vehicle / Amphibious Assault Vehicle / Light Armoured Vehicle » adopté en mars 2018 dans le cadre de la Coopération structurée permanente (CSP/PESCO). Emmené par l’Italie, la Grèce et la Slovaquie, ce programme doit théoriquement entrer en phase d’exécution en 2027 pour s’achever en 2030. Plus d’une décennie se sera donc écoulée avant que n’émergent de premiers livrables, alors que tout concourt à accélérer.
Côté français, AURIGA se matérialise sur fond de réflexion quant à l’avenir de son unique VCI, le VBCI en dotation dans les deux brigades blindées. Ce binôme naturel du char Leclerc atteindra bientôt les 20 années de service au sein de l’armée de Terre. Et si le VBCI a fait ses preuves en Afghanistan et au Mali, rien n’est prévu dans la loi de programmation militaire en cours pour, a minima, l’adapter aux exigences accrues de mobilité, de protection et de capacité d’agression remontées des conflits récents.
Ni participante, ni observatrice du projet PESCO, la France a davantage mis la priorité sur la rénovation du char Leclerc que sur l’évolution du VBCI. Ce dernier voit d’ailleurs son opération d’armement dédiée se clôturer progressivement, les derniers rétrofits et paiements étant attendus pour 2027. La suite est à chercher au sein d’un programme SCORPION dont les incréments futurs comprennent aussi la mise à hauteur d’équipements existants, à l’instar du VBCI.
Propositions industrielles ou initiative régimentaires, quelques améliorations émergent cependant pour parer au plus pressé. Ce sont, par exemple, ces cages anti-drones « bricolées » en interne ou ce kit d’hybridation GHOST (Gestion de l’hybridation opérationnelle des supports de transmissions) inspiré du système HERMIONE de Thales. Conçu par le 28e régiment de transmissions en lien avec le 92e régiment d’infanterie, ce boîtier permet le maintien d’un lien haut débit entre la métropole et le théâtre d’opération en s’appuyant sur la constellation satellitaire OneWeb.
Derrière ces innovations isolées, aucune opération d’ensemble n’est à l’ordre du jour pour répondre au triple enjeu mentionné plus haut. Ces capacités devenues fondamentales, les fantassins les appellent régulièrement de leurs voeux. La dernière édition des Journées nationales de l’infanterie n’aura pas fait exception. Organisées en octobre dernier à Draguignan, elles était à nouveau le moment choisi pour revenir sur les limites actuelles et esquisser des réponses. Augmentation de la puissance de feu, capacité antichar, survivabilité face aux drones, complémentarité avec la chenille,… le tableau dressé n’aura fait que rappeler le creux séparant le modèle français des tendances observées ailleurs. À savoir, et pour résumer grossièrement, une plateforme chenillée dotée d’un armement principal d’au minimum 30 mm et complété d’un missile antichar.
« En l’état, et sans investissement supplémentaire, le segment français se positionne en décalage, le VBCI devenant progressivement un moyen très robuste d’une infanterie motorisée et non plus mécanisée », avaient récapitulé plusieurs officiers dans un numéro récent du magazine Fantassins. « Le déclassement notable, attendu d’ici à 2030, du segment mécanisé français milite pour aller au-delà d’une simple modernisation d’un VBCI. En effet, le sous-investissement sera alors fortement perceptible si rien n’est entrepris d’ici la fin de la LPM en cours », poursuivaient ces trois chefs de corps de régiments d’infanterie blindée associés au commandant de la 2e brigade blindée, le général Régis Anthonioz. L’appel est plutôt clair. Le coup de pouce européen ne pouvant prétendre à y répondre à lui seul, reste à voir si la prochaine LPM – celle que le gouvernement tentera de faire adopter d’ici à la pause estivale – sera dimensionnée en conséquence.
Crédits image : 92e RI