L’Europe se penche (encore) sur la robustesse de son industrie de défense

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Mieux vaut tard que jamais. Vingt ans après une première prise de conscience, la sécurité d’approvisionnement est un défi grandissant pour la BITD européenne. Il justifie la recherche, pilotée par l’Agence européenne de défense (AED), d’un outil de surveillance et d’alerte précoce des éventuelles ruptures.

La sécurisation des approvisionnements en matière de défense, l’Europe y travaille depuis 2006. Deux décennies plus tard, ce qui n’était alors qu’un sujet annexe est devenu aujourd’hui un enjeu stratégique. Les remous de la crise sanitaire, puis l’invasion russe de l’Ukraine et l’explosion de la demande ont renforcé un risque qui s’assortit désormais de nouvelles positions protectionnistes sur certaines matériaux et composants clés. 

« Il est donc nécessaire d’adopter une approche plus coordonnée pour comprendre les chaînes d’approvisionnement de défense, leurs interdépendances et leurs vulnérabilités, ainsi que pour développer des solutions en coopération pour relever les défis communs », commente l’AED dans un document publié fin janvier. Cartographier, surveiller et alerter, voilà les trois missions que l’AED aimeraient confier à un logiciel ou à une plateforme en ligne ad-hoc. 

Qu’importe la voie retenue, il s’agira pour celle-ci « d’assurer une transparence maximale sur les chaînes d’approvisionnement de défense, en mettant l’accent sur les matières premières critiques et les composants clés des principaux systèmes d’armes ». Exhaustif et conduit en temps réel, le suivi garantirait une détection précoce des risques. Une alerte préemptive serait émise si ceux-ci augmentent. Potentiellement enrichi d’une couche d’intelligence artificielle, l’outil devrait également permettre de prioriser les alertes selon l’urgence et l’impact potentiel. Le tout doit contribue à identifier au plus vite les possibles goulets d’étranglement, voire à anticiper la disparition pure et simple d’un maillon essentiel.

L’analyse se baserait sur différents capteurs et facteurs de risque, de l’imagerie thermique ou satellite permettant de visualiser une baisse d’activité au niveau de consommation électrique en passant par l’apparition de grèves, d’une chute d’activité, de délais en hausse, d’une nationalisation des ressources ou encore de catastrophes naturelles à répétition. Robuste et modulaire, la solution recherchée devra présenter plusieurs fonctionnalités. Hormis l’intégration et l’analyse des données, l’AED espère disposer d’une fonction de modélisation des risques assortie de moyens de communication sécurisés pour la remontée d’alerte. 

L’idée découle en droite ligne du programme pour l’industrie européenne de défense (EDIP). Adopté en décembre 2025 par l’Union européenne, ce nouvel instrument a été doté d’une première enveloppe 1,5 Md€ afin de renforcer la BITDE. Son chapitre VII se focalise ainsi sur la sécurité d’approvisionnement. Ce projet n’en est pour l’instant qu’au stade de la demande d’information. Attendues pour aujourd’hui au plus tard, les réponses techniques serviront de base pour évaluer la capacité du marché à répondre au besoin, affiner les exigences opérationnelles et techniques en lien avec les contraintes calendaires et budgétaires et éventuellement lancer un appel d’offres. À en croire le document de l’AED, une phase pilote de trois à six mois impliquant au maximum 15 utilisateurs semble être envisagée dans un premier temps. 

À supposer que ce mécanisme soit finalement déployé, il n’en demeurera pas moins limité à la surveillance et à l’alerte précoce. Rien n’est prévu dans ce cadre en termes de mesures correctives. Son usage n’aurait par ailleurs rien d’évident tant la BITDE se révèle vaste, fragmentée et ambivalente. Selon la Commission européenne, celle-ci emploie 500 000 personnes pour un chiffre d’affaires estimé à 70 Md€ en 2024. L’attention devra tout particulièrement porter les quelque 2500 PME constituant autant de fournisseurs essentiels des grands maître d’oeuvres européens. Surtout, l’industrie de défense européenne reste la somme de filières nationales aux niveaux de coopération variables. Les États demeurent seuls maîtres à bord en fin de compte. Rien ne dit que tous adhéreront au degré de transparence recherché, d’autant plus quand leurs champions nationaux se retrouvent parfois en compétition ouverte. Hors, que quelques maillons manquent à l’appel et c’est tout un pan de cette cartographie qui s’en retrouverait faussé.

La France n’avait attendu ni l’Europe, ni 2026 pour aborder le sujet. La Direction générale de l’armement (DGA) s’est penchée sur la résilience de la filière française dès 2020 et les remous engendrés par la crise sanitaire, déploiement de mesures de sauvegarde à la clef. Une première alerte suivie deux ans plus tard de l’invasion russe de l’Ukraine et de l’émergence de la notion d’économie de guerre. L’objectif initial visant à « produire plus, plus vite et moins cher » s’est rapidement heurté, entre autres, à des problématiques d’approvisionnement. 

Des 4000 entreprises composants la BITD française, plus d’une centaine étaient en butée de production en novembre 2022, donc susceptibles de devenir des goulets d’étranglement et de gripper la machine. Depuis, la vigilance s’est non seulement maintenue mais a aussi été suivie de plusieurs mesures de sauvegarde inscrits dans la loi de programmation militaire 2024-2030. Ce sont la création d’une réserve industrielle, la simplification des dispositifs de réquisition, la priorisation de la production d’armement ou encore la constitution de stocks stratégiques, quatre pans parmi d’autres d’une démarche qui produit ses premiers résultats. 

Mais la France a été un cran plus loin en initiant, en 2024, l’expérimentation « Nation Prod View ». Pilotée par l’Agence de l’innovation de défense (AID) et la DGA, cette innovation vise à rassembler et mobiliser tous les moyens de fabrication disponibles en temps réel au sein d’un unique tableau de bord dématérialisé et sécurisé. Les capacités d’un acteur de la BITD deviennent insuffisantes ? Nation Prod View permet de visualiser et d’accéder aux outils industriels et services qu’offre le secteur civil pour pérenniser la production tout en sécurisant le partage de la documentation technique. Trois sociétés spécialisées dans la fabrication additive ont intégré ce qui restait, à la mi-2025, une expérimentation conduite en collaboration avec l’entreprise suisse Nicomatic. Héritée de l’expérience ukrainienne, confidentielle et pour l’instant nationale, l’application pourrait par la suite s’étendre à des BITD étrangères et contribuer à son échelle à cette robustesse recherchée par l’AED. 

Crédits image : KNDS