La dronisation des armées entre acquisitions, standardisation et accélération

Share

Accélérer, encore et toujours accélérer. Voilà le cap que s’est fixée une Direction générale de l’armement (DGA) désormais « de combat ». Ce qui est valable pour de nombreux domaines l’est surtout pour les drones. Longtemps en retard sur le sujet, la France a changé de braquet pour s’en doter tout en réfléchissant aux moyens de muscler sa production en cas d’engagement majeur. Elle prévoit notamment d’en acquérir 10 000 cette année.

La flotte de drones des armées françaises va progressivement tripler. Aux 4000 systèmes actuellement en service vont venir s’ajouter les 10 000 que la DGA compte commander en 2026. Cet effort, c’est son unité de management (UM) Terre qui le porte. Celle qui investira 5 Md€ en 2026 tous équipements confondus, contre 2 Md€ en 2025, compte bien dérouler sa feuille de route. Sa focale ? Les drones de contact, ces systèmes de moins de 150 kg acquis au travers du programme à effet majeur (PEM) éponyme. Son volume de commande a doublé entre 2024 et 2025. Il quadruplera entre 2025 et 2026, soutenu notamment par cette enveloppe de plus de 500 M€ affectée en 2026 à ce PEM.

Les investissements porteront sur plusieurs segments. La DGA compte ainsi ajouter 5000 drones d’entraînement low-cost (DELCO) au millier déjà commandé auprès de Harmattan AI et livré en début d’année en vue de l’exercice ORION, de quoi étendre son déploiement à « chacun des régiments », nous explique la DGA à l’occasion d’un point consacré au domaine capacitaire terrestre. Son développement étant un succès, la MTO Fronde née à l’initiative du 1er régiment de hussards parachutistes (1er RHP) va passer à l’échelle. Validé le mois dernier, ce jalon se traduira par la livraison de 1000 exemplaires aux forces d’ici la fin de l’année. Un quatrième incrément est par ailleurs sur les rails pour le PEM Drones de contact. Après les systèmes de drones tactiques légers (SDTL) et munitions téléopérées courte et longue portée, celui-là portera sur les MTO moyenne portée. Le tout doit contribuer à l’atteinte des objectifs fixés dans le projet d’actualisation de la loi de programmation militaire 2024-2030, soit le quadruplement des stocks de MTO toutes variantes confondues d’ici la fin de la décennie.

La prise de masse est concomitante de l’extension à de nouvelles applications. Certaines sont très précises, comme ce drone anti-brouilleur développé en interne et symbolique d’une DGA qui cherche à mobiliser ses ingénieurs autrement que pour la seule conduite des programmes. Conçu pour chercher et neutraliser l’origine du brouillage, ce drone est aujourd’hui au stade du prototype. Son industrialisation est à l’étude, reste à trouver les entreprises sur qui s’appuyer pour ce passage à l’échelle. Autre sujet émergent mais potentiellement raccroché à un autre PEM, les drones intercepteurs de drones ont bénéficié d’un coup d’accélérateur suite au conflit dans le golfe Persique. Nombre d’entre eux ont fait l’objet d’essais sur un pas régulier de trois semaines sur le site de l’île du Levant de DGA Essais de missiles et en lien avec le centre référent « lutte anti-drones » de la DGA. Résultat : des écarts parfois conséquents entre les performances annoncées sur papier et la pratique. Les plus proches du besoin ont été achetés, les autres sont repartis avec des pistes d’amélioration. 

Les volumes projetés peuvent interroger au vu des millions de drones produits et « consommés » annuellement en Ukraine. Suivre cette logique est néanmoins un non-sens, rappelle la DGA. L’investissement serait non seulement contraignant pour le budget des armées, mais le stockage de millions de drones en temps de paix voit son intérêt décroître à mesure qu’augmente leur obsolescence, parfois comptée en semaines. La méthode est donc double. Il s’agit d’acquérir de quoi droniser les armées et stocker au juste besoin pour encaisser le premier choc tout en préparant l’industrie à une montée en cadence rapide et durable. 

Des dronistes, la France n’en manque pas. Ils seraient plusieurs centaines à pouvoir proposer quelque-chose si la situation l’exigeait, estime une direction qui entend bien miser sur un maximum d’acteurs de l’écosystème national plutôt que sur un seul. Les travaux ne portent donc pas tant sur les drones, ces « produits à cycles courts », que sur les briques à haute valeur ajoutée qu’ils emportent. Ce sont ces charges explosives, capteurs jour/nuit, liaisons de données résilientes et autres modules spécifiques à un usage militaire que tout droniste devra pouvoir intégrer sur ses solutions. Pour y parvenir, la DGA a conçu une interface unique en misant à nouveau sur la réinternalisation de cette « capacité à faire ». Distribuée gratuitement au travers du Pacte Drones, cette interface permettra à l’industriel d’ouvrir son architecture et d’assurer sa compatibilité avec les briques génériques retenues par les armées.

Stocker n’est pas complètement exclu, et la standardisation recherchée permet notamment d’envisager l’achat de têtes militaires en grand nombre. Les évolutions dans ce segment sont en effet moins rapides. Plus complexe à développer et à qualifier, une charge peut également se conserver entre 15 et 20 ans. Deux modèles existent d’ores et déjà. Il s’agit de cette ogive de 550 grammes emmenée par la MTO CP Damoclès de KNDS France et Delair, et de celle la MTO LP produite par MBDA et bientôt réceptionnée. À terme, la DGA souhaite miser une gamme de quatre charges standardisées, dotées d’une quantité d’explosif plus ou moins élevée et chacune adaptée à une classe de vecteurs. Elle prévoit d’en commander davantage que des drones, la logique de l’interface commune devant garantir l’emport par d’autres futurs vecteurs éventuellement adoptés par les armées. 

L’heure tourne. Un choc majeur n’est plus exclu d’ici trois ou quatre ans, alors la DGA réfléchit à « comment aller plus loin » dans l’enjeu d’accélération. L’une des pistes poursuivies consiste à inclure des « nouveaux entrants », ces acteurs du monde civil dont l’expérience du volume et les mécaniques industrielles peuvent bénéficier à la BITD. L’exemple récent le plus marquant relève du monde automobile. Le rapprochement a déjà généré des résultats, à l’exemple de ce droniste français pour lequel un bureau d’étude automobile est parvenu à réunir six pièces d’un drone en une. Un changement de conception qui se traduit par une réduction des coûts et une augmentation de quelques dizaines de pour-cent de sa production. Et d’autres idées équivalentes doivent émerger rapidement, la prise en main du sujet ne pouvant désormais plus se compter en années, mais en mois.