Inquiétude parlementaire sur le retard au démarrage du programme CIFS

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Initié dans l’ombre de MGCS, le programme franco-allemand d’artillerie du futur (CIFS*) peine à voir le jour et pourrait ne pas être livré avant 2045, relevait récemment La Lettre A. De quoi susciter l’inquiétude du député LR Patrick Hetzel, auteur d’une question écrite adressée à la ministre des Armées, Florence Parly.

Inertie politique

Le sujet CIFS semble politiquement au point mort depuis la lettre d’intention signée en juin 2018 par les ministres de la Défense français et allemand. Conséquence de cet immobilisme, les premiers systèmes arriveraient dans les forces armées avec, au mieux, cinq années de retard par rapport au calendrier initial.

« L’inertie des gouvernements français et allemand empêche les industriels d’avancer sur la conception du système, notamment dans le choix des technologies pour atteindre une portée de 100 kilomètres, soit 60 kilomètres de plus que le Caesar », souligne Patrick Hetzel. Le lancement des programmes SCAF et MGCS n’avait pas été exempt de difficultés, et rééditer l’erreur avec CIFS serait « du plus mauvais effet en terme de coopération franco-allemande », estime le député.

Il faudra probablement attendre plusieurs mois avant qu’une réponse ministérielle soit publiée. Son impact sur le processus de décision serait très probablement limité car l’année 2021 s’annonce surtout décisive pour d’autres axes de coopération, SCAF et MGCS en tête. « L’objectif est de pouvoir contractualiser la phase suivante de ces projets au plus tard mi-2021 », annonçait Florence Parly le 21 janvier lors de ses vœux aux Armées.

Pas un mot sur l’artillerie, alors qu’industriels et instituts de recherche poussent au démarrage. Une Integrated Product/Project Team de KNDS (Nexter+KMW), industriel auquel a été confié CIFS, continue de plancher sur le sujet. D’autres pistes technologiques ont trouvé un ancrage européen. Le projet PILUM, par exemple, retenu par le dispositif d’Action préparatoire sur la recherche en matière de défense (PADR) de la Commission européenne. Piloté par l’Institut franco-allemand de recherches de Saint-Louis (ISL), PILUM vise à démontrer l’apport du canon à rails électromagnétiques pour l’appui d’artillerie à longue distance.

Même modernisé, le CAESAR ne parviendrait pas à compenser le retard au démarrage du programme CIFS (Crédits : 93e RAM)

Une possible rupture capacitaire à l’horizon

Derrière le revers politique, un report pourrait être synonyme de rendez-vous manqué, voire de rupture capacitaire, pour l’armée de Terre. CIFS est en effet l’un des piliers majeurs du programme Titan de l’armée de Terre. Successeur de Scorpion, Titan renouvellera les matériels du segment de décision. Hormis CIFS et MGCS, il comprendra le remplacement du VBCI et le développement du système sol-air basse couche (SABC) et du successeur du Tigre, le système d’attaque de l’aérocombat du futur (SAAF).

À l’instar de MGCS, CIFS est présenté comme un système multi-plateforme. Il combinera des capacités d’appui sol-sol à longue (80-100 km pour le canon) et très longue portée (plusieurs centaines de km pour la roquette) qui succéderont aux canons automoteurs CAESAR et aux lance-roquettes unitaires (LRU) côté français et aux systèmes PzH 2000 et MARS II côté allemand.

Titan est attendu pour 2040. CIFS ne serait donc pas au rendez-vous à temps, alors qu’aucun des deux parcs français actuels n’est conçu pour compenser le décalage. Le CAESAR, en service depuis 2008, devrait être complété et modernisé en cours de LPM, mais la prolongation de sa durée de vie ne serait pas suffisante pour opérer la jonction. La situation est encore pire pour les LRU, théoriquement obsolètes à l’horizon 2030. Pour éviter une rupture, l’armée de Terre se verrait dans l’obligation d’adopter une solution intérimaire susceptible de menacer davantage la poursuite du programme franco-allemand.

Les conséquences dépasseraient le seul cadre franco-allemand. De fait, CIFS est l’unique piste crédible pour les armées désireuses de renouveler leur artillerie avec une solution de rupture européenne. Les systèmes qui en découleront seront ainsi autant de candidats naturels au remplacement, entre autres, des parcs de CAESAR (Danemark, bientôt la République tchèque) et de PzH 2000 (Pays-Bas, Hongrie, Italie, Lituanie, Grèce, Croatie).

La Coopération permanente structurée (CSP/PESCO) comprend bien un volet « Indirect Fire Support Capability » (EuroArtillery), adopté en mars 2018 par le Conseil de l’Europe et piloté depuis lors par la Slovaquie. Il envisage le développement d’une plateforme d’artillerie, de nouvelles munitions et d’un système de conduite de tir communs sur le court à moyen terme. Bien moins ambitieux que CIFS, celui-ci n’a pourtant pas été retenu dans les 26 projets PESCO pour lesquels la Commission européenne espère l’atteinte d’une capacité opérationnelle finale d’ici à 2025.

*Common Indirect Fire System