Franchissement de jalon et nouvelle fenêtre de tir pour ASCALON

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Mission accomplie pour ASCALON, ce système développé par KNDS France pour armer les chars de demain. Sa version initiale de calibre 140 mm a réalisé ses premiers tirs en mouvement au sein d’une tourelle téléopérée, conformément au calendrier fixé l’an dernier. Une étape majeure et un autre argument en faveur de son adoption, quitte à ne pas attendre l’entrée en service du futur système franco-allemand MGCS. 


Longtemps focalisé sur le couple canon-munition, le système ASCALON a désormais trouvé sa place dans une tourelle de char inhabitée. C’était en fin d’année dernière sur le champ de tir d’Alcochete, au Portugal. Après une série de tirs en position fixe, la tourelle était ensuite intégrée sur un châssis de Leopard 2, lui-même modifié en collaboration avec KNDS Deutschland pour accueillir les trois membres d’équipage. Quand les tirs précédents étaient réalisés « à la corde », la vingtaine de munition de 140 mm tirées en janvier dernier l’étaient cette fois par le palonnier du tireur. Plusieurs scénarios ont été conduits sans anicroche : depuis une position fixe sur une cible fixe, en défilement sur une cible fixe et, enfin, en rapprochement et toujours sur une cible fixe, le site portugais n’autorisant pas les tirs sur cible mobile. 

Pour KNDS, qui consacre 8 à 9% de son chiffre d’affaires annuel en R&D, la manoeuvre aura permis d’atteindre l’objectif fixé : dérisquer la faisabilité d’un tir au canon de 140 mm depuis une tourelle téléopérée. Et, au passage, attester de la prise de maturité du démonstrateur ADT 140 (ASCALON Demonstrator Turret), une intégration soutenue par un financement étatique. La suite ? Rien n’est fixé mais le système ASCALON pourrait entamer un nouveau chapitre au travers d’une capacité de char intermédiaire, explique-t-on côté industriel. 

C’est que le projet MGCS, tout en se poursuivant, a pris du retard. La notification d’une nouvelle série d’études se fait toujours attendre. D’autres décalages n’étant pas exclus, l’idée d’un système intermédiaire fait donc progressivement son chemin dans les rangs français pour s’assurer de disposer d’une capacité apte à répondre aux menaces de son temps jusqu’à – au moins – 2045 et l’arrivée d’un successeur pérenne, qu’il s’agisse du MGCS ou d’autre chose.

Traiter les futures obsolescences du Leclerc ne suffira pas. Cette fois, il s’agira bien de faire un premier pas vers ce que deviendrait le MGCS tel qu’imaginé actuellement : un système de systèmes interconnectés, doté d’un armement plus performant, mieux protégé et partiellement robotisé. Cette éventuelle transition ne pourra se résumer au seul char, estime-t-on chez KNDS. La robotisation et la dronisation du combat terrestre entrent d’ores et déjà dans la boucle des réflexions, au même titre que les travaux portant sur un système de protection active et le tir au-delà de la vue directe. Autant de pistes à relier au discret « plan national char lourd », cadre dans lequel semblent s’agréger les études auto-financées ou en partie soutenues par les armées visant au maintien de la capacité française. 

C’est dans ce cadre que viendrait se poursuivre l’aventure ASCALON. KNDS y pousse en priorité une configuration conservant le calibre 120 mm actuel, garantie de compatibilité avec les munitions au standard OTAN tout en bénéficiant de performances accrues. Un jalon dans le jalon, le temps de voir émerger un ASCALON 140 et ses munitions ad-hoc et, surtout, de tenter d’en faire la future norme pour les flottes de chars d’après-demain. S’il était acté aujourd’hui, ce projet de capacité intermédiaire pourrait, selon KNDS, déboucher sur un démonstrateur de char en 2030, puis sur un prototype et un premier système de série à l’horizon 2032. Reste d’ici là à définir un châssis, l’industrie française n’en produisant plus. Quelques savoir-faire ont été maintenus par-ci, par-là, mais la seule question de la motorisation demandera d’aller chercher ailleurs.

Quelques signaux faibles ont été émis dans ce sens dernièrement. Le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Pierre Schill n’avait-il pas rappelé en octobre 2025 lors des audition entourant l’examen du budget 2026 qu’ « il faudra une solution intermédiaire » si MGCS n’arrive pas à temps. « Et cette solution, je vous le dis clairement, ne peut pas consister en l’achat de 200 chars de transition. Le coût de 200 chars intermédiaires empêcherait d’emblée de prendre la marche de la robotisation », complétait un CEMAT se voulant « moins affirmatif » qu’auparavant sur le programme franco-allemand.

Plus récemment, le ministère des Armées annonçait en réponse à une question parlementaire « qu’une partie des résultats [des études portant sur MGCS], notamment sur les aspects numériques, pourrait alimenter la capacité de façon incrémentale avant la livraison des premiers chars lourds du programme MGCS. Cette logique fait partie des échanges qui ont lieu avec l’Allemagne et se poursuivra jusqu’à la notification de la prochaine phase du projet MGCS ». 

L’intention est palpable. Ne manquent qu’une décision politique et les lignes budgétaires qui en découleraient. Une fenêtre de tir s’ouvre dès maintenant l’adoption d’une nouvelle loi de programmation militaire, théoriquement avant l’été. Plusieurs milliards d’euros supplémentaires sont annoncés. Encore faudra-t-il que la question du char de demain parvienne à se frayer un chemin dans la foule des priorités immédiates. Ce délai passé, toute décision majeure pourrait être repoussée au-delà des prochaines élections présidentielles, donc au mieux en 2028 et dans un paysage politique toujours plus fractionné.