FOB Interview : Général Desportes sur la LPM (2ème partie)

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Seconde partie de notre entretien avec le général Desportes, souvent présenté comme le symbole de la liberté d’expression des officiers français, à propos de la Loi de programmation militaire (LPM) en cours de discussion à l’Assemblée Nationale (relire la 1ère partie ici). Un regard libre et sans concession sur le devenir de la défense française.
 
Mon Général, vous évoquiez hier les trois faiblesses de la défense française qui vont être accentuées par la LPM, à savoir le manque d’épaisseur stratégique, les discontinuités capacitaires et le déficit d’autonomie stratégique. Pourriez-vous tout d’abord nous explicitez le manque d’épaisseur stratégique qu’annonce la LPM?
 
Avec l’Afghanistan, la Côte d’Ivoire, le Liban, le Mali nous étions à la limite de ce que nous pouvions faire, en termes de standards d’équipement, de capacité de relève, de temps de formation et de récupération. En Libye, nous sommes arrivés au bout de notre potentiel aérien : la chute de Kadhafi a été plus qu’opportune !  Le CEMAT (chef d’état-major de l’armée de Terre) constate qu’avec le format actuel de l’armée de Terre, il est juste capable de remplir le contrat du nouveau Livre Blanc … mais le format des forces terrestres est à nouveau réduit ! Le CEMA admet implicitement ce problème d’épaisseur stratégique. Il affirme : « Notre capacité à agir en masse, dans la durée et la simultanéité ne sera plus la même. Il faudra faire des choix. » En clair : la liberté d’action de notre exécutif est encore amputée.
Pourtant, les dernières opérations majeures le montrent : la supériorité technologique n’est que l’une des nombreuses composantes de la supériorité militaire. Du point de vue stratégique, la question de la masse importe : c’est elle qui permet d’obtenir des effets de décisions mais aussi de durer. Intervenir n’est pas un problème. Durer est en revanche beaucoup plus difficile, avec des logiques de cycles désengagement/récupération/remontée en puissance/réengagement très consommateurs en effectifs. Le rêve du « first in, first out » – ou du « hit and transfer », son avatar du moment – a fait long feu, le réaménagement constant du calendrier de départ du Mali en étant le dernier exemple.
 
Et qu’entendez-vous exactement par des « discontinuités capacitaires »?
Certes, un effort va être fait en termes de renseignement, et chacun s’en réjouit. Mais quid du transport stratégique, l’une de nos carences majeures ? Et bien la cible des A400M est drastiquement réduite ; le contrat initial prévoyait 50 A 400 M d’ici à 2022, mais seuls 15 A400M seront livrés sur la période 2014-2019… Au lieu de 4 BPC, nous devrons lire 3. Quant à la capacité de transport opérative et tactique, essentielle dans les vastes espaces où nous nous engageons désormais, elle est une de nos faiblesses traditionnelles : et bien, elle se dégrade encore. Aucun hélicoptère lourd à l’horizon, et la cible des NH90 est réduite.
Enfin, en cherchant à préserver l’ensemble des programmes dits « à effet majeur », cette LPM condamne nombre de « petits programmes », ceux qui assurent justement la « cohérence opérationnelle » revendiquée par ailleurs.
La dérive déjà constatée lors de l’exécution de la dernière LPM n’est donc pas corrigée : il avait alors fallu réaffecter au profit de l’entretien programmé du matériel et de l’activité opérationnelle des ressourcés dédiées à l’acquisition et au renouvellement de petits équipements d’accompagnement et de cohérence.
Le CEMA (chef d’état-major des armées) le martèle : « le fondement de l’efficacité opérationnelle, c’est la cohérence ». Hélas, la LPM la dégrade encore. Notre autonomie stratégique, bien sûr, s’en dégrade d’autant.
 
Quelles sont les conséquences stratégiques de cette LPM sur la Défense française?
 
Elles se déduisent naturellement de l’accentuation de nos faiblesses que je viens d’évoquer.
La plus visible est l’affaiblissement des contrats majeurs. La France, grand pays de tradition militaire, forte de 65 millions d’habitants, ne sera désormais en mesure de participer à une opération majeure en coalition qu’à hauteur de 15.000 hommes et de 45 avions ! C’est-à-dire rien. Avant le Livre Blanc 2008, nous étions encore supposés nous engager avec 50.000 hommes et 100 avions ; depuis, nous étions tombés à 30.000 hommes et 70 avions.
Le fait est là : dans les interventions conventionnelles en coalition, nous sommes revenus à nos capacités de la 1ère guerre du Golfe en 1991, capacités tant vilipendées alors pour leur insignifiance.
Au sein d’une coalition, nous n’aurons plus désormais ni effet, ni influence stratégique. Nous ne serons plus à l’avenir qu’un partenaire mineur, une « proxy force ».
Par ailleurs, nous n’ambitionnons plus qu’une capacité de réaction autonome de 2300 hommes à 3000 km en sept jours, soit des performances inférieures aux 1500 hommes à 7000 ou 8000 km de l’édition 2008. Si nous conduisons deux opérations « de gestion de crise » nécessitant chacune 6000 hommes, il faudra réarticuler tout notre dispositif pour nous engager dans une opération de coercition.
La deuxième conséquence est l’aggravation de notre capacité à contrôler les espaces.
Qu’il s’agisse d’espace maritime, aérien ou terrestre, « mass mater », le nombre compte. L’amélioration des capacités techniques de nos équipements ne compense que très partiellement la diminution de nos parcs. Nous ne pourrons plus contrôler que des espaces de plus en plus réduits, alors même que nos théâtres d’opérations semblent devoir devenir de plus en plus vastes. Nous ne pourrons plus remplir la première mission que les Français attendent de nous, la sécurité du territoire et le secours aux populations.
Certes, les armées françaises n’étaient déjà plus capables de rendre aux Français les services que les armées japonaises ont rendus à leur population lors de la crise de Fukushima, avec 100.000 déployés au sol en huit jours, mais nous en serons de moins en moins capables de le faire.
Bien sûr, nous resterons capables d’actions techniques, brèves, ponctuelles. Nous pourrons gagner des engagements limités et des batailles ponctuelles, mais serons de moins en moins capable de gagner des guerres, parce que gagner la guerre, c’est contrôler l’espace et bientôt nous ne pourrons plus faire. Pendant un moment encore, et si l’on nous aide, nous resterons capables de faire la Libye… mais la Libye, chacun le sait désormais, est un échec stratégique.
 
Et que pensez-vous du savoir-faire opérationnel français?
 
Les armées ont fait le maximum pour le maintenir malgré les graves difficultés budgétaires auxquelles elles ont été confrontées, mais l’avenir est plus que sombre.
La précédente LPM était marquée par un défaut majeur auquel ne remédie pas l’actuel projet. Les trois armées ont dû faire face à l’enchérissement de l’entretien programmé des matériels (EPM) et constaté l’accroissement constant du gap entre le besoin en EPM et les ressources qui y étaient affectées. La sous-évaluation du MCO (maintien en conditions opérationnelles) par rapport aux crédits d’équipements ont induit une paupérisation globale des moyens et une préparation opérationnelle insuffisante. Cette insuffisance a conduit à une érosion de la disponibilité et du potentiel des parcs et flottes, des prises de risque logistiques et une incapacité à réaliser l’activité garantissant la formation et le maintien des savoir-faire des unités et équipages.
Dans les trois armées, il a été nécessaire de prendre des mesures drastiques de réduction d’activité, en retrait des objectifs fixés. La disponibilité des matériels en opérations est demeurée satisfaisante (exception faite des hélicoptères pour lesquels elle est demeurée critique, même lorsqu’ils étaient engagés en opérations), mais, en métropole, cette disponibilité a été insuffisante pour réaliser les activités d’entraînement et de formation en métropole
Les discours se suivent dans les LPM, avec des cibles ambitieuses d’entraînement, mais les trajectoires financières exécutées ou prévisibles ont, dans les faits, des conséquences très négatives tant sur la disponibilité des matériels que sur la qualité de l’entraînement ! Pour le CEMA, avant même cette LPM, en ce qui concerne l’activité opérationnelle, je cite « nous étions en dessous des normes, parfois clairement en –dessous »
Si l’on peut se réjouir que, lors des exercices 2011 et 2012, la fonction stratégique dissuasion ait bénéficié de moyens conformes à la programmation , force est de constater que cette « sanctuarisation » a contraint les trois armées à revoir à la baisse leurs normes de préparation opérationnelle, à consentir des réductions temporaires de capacités, et la non réalisation leurs stocks « guerre ».
Aux forces conventionnelles, est désormais officiellement dédié le rôle de « variable d’ajustement ».
 
Qu’en est-il de l’efficacité de la dissuasion nucléaire française?
Elle est affaiblie! Notre système de dissuasion suppose une architecture générale de défense équilibrée, sa crédibilité supposant l’existence des forces conventionnelles robustes, propres à éviter le dilemme du tout ou rien, à éviter les manœuvre de contournement en dessous du seuil nucléaire,  à afficher – par l’action – la volonté de nos dirigeant d’utiliser autant que nécessaire, la force militaire.
Et bien, la sanctuarisation de notre arsenal nucléaire produit l’effet contraire à l’effet recherché : elle l’affaiblit.
Notre architecture de défense était équilibrée. En un peu plus de dix ans, nos capacités conventionnelles auront été réduites de moitié, ce qui déséquilibre et affaiblit d’autant notre système global de défense.
Point n’est besoin d’être grand prophète pour prévoir que, si nous nous obstinons aveuglément dans notre démarche au nom de logiques qui n’ont le plus souvent rien à voir avec l’intérêt national, notre dissuasion nucléaire sera dans peu de temps semblable à notre Ligne Maginot que la troisième République avait finalement dénaturée en la privant, pour des raisons budgétaires, des robustes forces d’intervalle et de contre-attaque qui étaient prévues, à l’origine, dans ce système global de défense.
Pour conclure sur ces conséquences stratégiques, je me contenterai de reprendre les propres termes du chef d’état-major des armées, lors d’une audition au Sénat :
« Aujourd’hui, les capacités qui concourent à la protection de nos concitoyens et du territoire national sont précarisées. … La couverture radar de notre espace aérien n’est pas optimisée ; les capacités nécessaires à l’action de l’Etat en mer sont déficitaires … La posture de dissuasion est tenue, mais sous forte contrainte et les opérations extérieures soulignent à chaque fois nos principales insuffisances dans les capacités indispensables au renseignent et à la projection de nos forces ».