Financer un fonds européen de défense avec la dette ?

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Financer la défense de la France tout en réduisant son surendettement, c’est l’idée de Thierry Breton, ancien ministre français de l’Économie et actuel PDG du groupe Atos, leader européen des technologies de l’information. Une idée pas si folle proposée par Thierry Breton début mars devant la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des forces armées du Sénat français.
 

Thierry Breton, actuel PDG d’Atos et ancien ministre français de l’Economie (Crédit photo: Sipa)


 
La France a accumulé à ce jour 2 103,2 Md€ de dette publique (soit 96% du PIB), tandis que les dettes de l’ensemble de la zone euro totalisent 9 000 Md€, constate Breton en citant les chiffres d’Eurostat. Or, depuis la création de l’euro, la France a dépensé près de 720 Md€ pour assurer sa sécurité et sa défense. « Cette dette est donc aussi le résultat de politiques positives : grâce à nos efforts, nous avons vécu une période de paix exceptionnelle », note-t-il. Ce constat s’appliquant également aux autres pays de la zone euro, le PDG d’Atos propose une solution ambitieuse : créer un fonds européen de sécurité et de défense pour financer la totalité des dettes en matière de défense de la zone euro, soit 2 330 Md€ depuis la création de l’euro jusqu’à nos jours.
 
Selon Breton, les Etats de la zone euro pourraient rembourser leurs dettes de défense en rassemblant celles-ci au sein d’un fonds commun qui se refinancerait sur le marché en émettant des obligations à un taux inférieur à celui supporté par les dettes nationales sur une durée de 50 ans, « pour peu que les États apportent leur garantie et prévoient des ressources fiscales certaines » précise le PDG d’Atos.
 
En bénéficiant des taux très bas, voire négatifs, contrepartie d’une sécurité à très long terme, les pays de la zone euro pourraient rembourser leur dette de défense à moindre coût. Ces obligations, fortement sécurisées par les États qui les émettraient et donc cotées « AAA », sont en effet particulièrement prisées par de grands acteurs financiers tels que la Banque centrale européenne ou la banque BNP. L’endettement de la zone euro en matière de défense s’en trouverait donc réduit : « la France passerait ainsi de 96% à 61% du PIB tandis que l’Allemagne passerait de 71% à 56% », précise Breton. Une fois cet équilibre franco-allemand atteint, le noyau formé par ce duo de poids lourds favoriserait un effet d’entraînement global susceptible de motiver les pays sceptiques à rejoindre ce fonds. Car, non content de rembourser leurs dettes, un tel fonds permettrait également de financer la moitié des dépenses de défense de chaque pays contributeur, « pour peu que cette moitié soit mutualisable », ajoute-t-il . Cette « moitié » viserait « les garde-côtes, les douaniers européens, les dépenses de cyber-sécurité, certaines dépenses de renseignement numérique ou satellitaire, les plateformes d’Opex, d’hélicoptères, d’avions ou de bateaux de transport, » propose-t-il. Enfin, éludant la question de l’agenda nécessaire, « j’ai calculé qu’il faut deux ans et demi pour mettre en place le fonds et le porter à 2 300 Md€, soit l’équivalent de l’endettement d’un pays comme la France ou l’Allemagne », conclut Breton.
 
Vous nous suivez ?
 
Car, si selon Breton « tout le monde [y] gagnerait », la création de ce fonds suscite beaucoup d’interrogations. En effet, pour bénéficier de l’effet positif d’un tel fonds, chaque État devrait atteindre le niveau de dépenses militaires préconisé par l’OTAN, donc 2% de PIB. Un objectif lointain pour la plupart des pays de la zone euro, les dépenses de défense de la France se situant aujourd’hui à 1.8 % de son PIB. De même, nombre de pays d’Europe de l’Est, la Pologne en tête, ainsi que les pays baltes centrent davantage leur politique de défense sur l’OTAN et non sur l’Europe. Il reste encore à convaincre les autres pays que la France ne cherche pas simplement à restructurer sa dette. Et ne parlons pas du choix de la gouvernance d’un tel fonds… Malgré ces obstacles, l’idée d’un fonds européen reste néanmoins séduisante et pourrait sans doute trouver un intérêt nouveau de la part de pays européens confrontés à des impératifs sécuritaires croissants.