Conflit du Haut-Karabath : deux adversaires mais un seul fournisseur, Moscou

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Cette semaine, Azéris et Arméniens fêtent discrètement le deuxième anniversaire de la guerre des Quatre Jours, théâtre tragique des plus violents affrontements entre les deux peuples depuis 1994.  L’Azerbaïdjan et l’Arménie restent en conflit sur la région du Karabakh qui s’est séparée de l’Azerbaïdjan en 1991 avec le soutien militaire arménien, et malgré les 30 000 victimes depuis 1988, aucun processus de paix n’est encore effectif. La Russie, qui veut garder la mainmise sur la région du Caucase du Sud, y poursuit une stratégie de double jeu très critiquée. Alliée de l’Arménie, elle exporte pourtant des armes à l’État azéri, risquant d’amenuiser les chances de trouver une issue non-violente au conflit territorial du Haut-Karabakh.

 

Des militaires arméniens assistent à une représentation marquant l’anniversaire annuel de la formation des troupes de reconnaissance des forces armées arméniennes, à 25 Km d’Erevan, le 5 novembre 2013 (AFP Photo / Karen Minasyan)


 

En 2016, l’Arménie a importé le système russe de missile balistique courte-portée Iskander (code OTAN SS-26 Stone), faisant monter d’un sérieux cran les habituelles importations d’armement individuel. Pourtant la Russie a longtemps été le principal fournisseur d’armes de l’Azerbaïdjan. Entre 2013 et 2017, sa part représentait 65% des importations totales d’armes étrangères effectuées par Bakou. Chacun leur tour, Azéris et Arméniens font part de leur mécontentement, chacun comprenant les bénéfices et les risques d’une aide militaire russe dans la région.

 

L’approche de Moscou a par ailleurs incité Bakou à rechercher la diversification de ses canaux d’importation d’armes. Ainsi, l’Azerbaïdjan a intensifié sa collaboration avec Israël, la Biélorussie, la République Tchèque, la Turquie ou encore l’Ukraine, avec l’idée d’acquérir des systèmes avancés de missiles à lancements multiples (MLRS) et des missiles surface-surface ailleurs que sur le marché russe.

 

Depuis 2016, la Russie a organisé plusieurs réunions entre des hauts fonctionnaires d’Azerbaïdjan et d’Arménie sur le règlement du conflit du Karabakh, sans résultats significatifs. Pour certains spécialistes du Caucase, la Russie a ses propres intérêts sur le conflit territorial du Karabath. En vendant des armes à l’Azerbaïdjan tout en fournissant simultanément des garanties de défense à l’Arménie, le Kremlin conserve la capacité d’influencer les cycles d’escalade/désescalade ayant cours dans la région. Si la sécurité arménienne est incontestablement dépendante de sa relation avec la Russie, le Kremlin ne veut pas non plus perdre son influence sur la défense azérie : si Bakou allait voir ailleurs ce serait certainement préjudiciable pour le Kremlin si cet ailleurs était formé par l’un ou plusieurs pays membres de l’OTAN.

 

Outre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, il faut avoir en tête que le Cause du Sud est également composé de la Géorgie, pays qui a subi de plein fouet les griffes encore acérées du Kremlin dans la région. En fait, Moscou est susceptible de vouloir maintenir le statu quo dans le conflit du Karabakh dans le cadre de sa stratégie visant à bénéficier d’un plus large tampon de zones «grises» à l’Ouest (Donbass en Ukraine, Transnistrie en Moldavie, Abkhazie et Ossétie du Sud en Géorgie).

 

Mercredi dernier, le vice-ministre de la Défense David Pakhchanyan, a indiqué à la presse que l’Arménie continuerait d’acheter des armes fabriquées en Russie malgré les sanctions possibles de l’Occident contre le Kremlin. « Bien sûr, les sanctions sont un problème, mais la question de la sécurité est une priorité pour nous, et nous serons d’abord guidés par nos intérêts » a-t-il déclaré. Si il a rappelé qu’un premier contrat de livraison d’armes à hauteur de 200M$ (163M€) devrait être suivi d’un second de 100M$ (81M€), il a également souligné que son pays coopérait également avec d’autres fournisseurs potentiels comme la Serbie, la Chine ou la Pologne. La stratégie américaine des sanctions contre la Russie contribuerait dès lors à réduire la dépendance de certains pays à l’assistance militaire russe.

 

Plus tôt cette année, la question des armes russes livrées à l’adversaire azéri avait resurgi dans la presse locale, interpellant les responsables arméniens sur la sincérité de ce puissant allié. Effectivement, Bakou a réitéré son intérêt pour ce même fournisseur : « nous choisissons avec soin les produits militaires, les meilleurs, les plus qualitatifs et les plus efficaces pour augmenter notre potentiel de combat afin de libérer les territoires occupés. Les nouvelles armes russes que l’armée azerbaïdjanaise a maintenant à sa disposition répondent aux exigences croissantes des systèmes d’armes modernes. Soit d’augmenter considérablement les capacités de manœuvre et de tir des unités militaires, en particulier de celles qui effectuent des missions de combat au front. »

 

Pour autant, le gouvernement arménien n’a pas cherché à demander des comptes à Moscou. M. Pakhchanyan a préféré faire remarquer que l’approvisionnement en armes russes par l’Azerbaïdjan ne pouvait qu’inquiéter l’Arménie, saluant ensuite les récentes déclarations des responsables russes selon lesquelles le volume de ces livraisons avait été réduit depuis la guerre d’avril 2016. Konstantin Kosachev avait alors déclaré que la Russie réduirait les livraisons d’armes à l’Azerbaïdjan. Plus tard, Konstantin Zatouline a regretté que «l’Azerbaïdjan ne puisse pas trouver un meilleur moyen d’essayer ces armes que de violer le cessez-le-feu sur la ligne de contact ».

 

À la différence de leurs représentants, des experts arméniens ont remis en question les allégations des responsables de la Douma sur une éventuelle révision de la politique d’exportation d’armes vers l’Azerbaïdjan. Kosachev a justement précisé qu’en vertu d’accords conclus avant avril 2016, des armes russes avaient bien été vendues à Bakou, et que pour des questions de « business » il fallait bien respecter les contrats : « Nous devons faire conformément aux contrats. Selon les informations dont je dispose actuellement, les futurs approvisionnements ne seront plus du même volume qu’avant. ». Mais comme se le demandant les experts arméniens, si ce n’est qu’une question de « business », qu’est ce qui prouve que les Russes quitteront le marché azéri? Il s’agit uniquement de croire ou de ne pas croire aux promesses de Moscou, « par la suite, nous ne signerons plus les contrats qui peuvent causer des dommages à l’Arménie – voire à la Russie, aussi » concluait le président de la commission des affaires étrangères Kosachev en visite à Erevan.

 

Il faut croire que le gouvernement arménien continuera de fermer les yeux sur le double jeu russe tant qu’il sera assuré d’être un véritable « allié » de la Russie à la différence de Bakou. En fait, Erevan est en passe de devenir le pivot d’un potentiel axe Russie-Arménie-Iran – c’est en tout cas ce qu’entendait la feuille de route signée par les trois pays en 2016. Début 2017, le ministre arménien de la Défense, Vigen Sargsyan, effectuant une visite officielle en Iran déclarait alors : « l’Arménie cherche à étendre sa coopération avec l’Iran dans le domaine de la défense et nous pensons que cette visite favorisera une coopération plus poussée ». Les voisins géorgiens, turcs et azéris ont eux signé cette semaine un nouvel accord militaire qui prévoit de renforcer la coopération dans le domaine de la défense.

 

Les exercices militaires d’avril, réalisés en Arménie par les Russes participeront à rassurer les Arméniens sur les intentions de Moscou. Selon le TASS, pendant les exercices d’une semaine sur le terrain d’entraînement d’Alagyanz, les troupes effectueront des exercices dans des régions montagneuses et rocheuses, déployant « armes légères,  lance-grenades, véhicules blindés d’infanterie, chars, artillerie et d’armes antiaériennes« . Également, « une attention particulière » sera accordée à l’exécution de l’activité tactique de l’infanterie motorisée avec le soutien de l’artillerie, des forces de défense aérienne et de l’aviation.

 

À la mi-mars, le président arménien Serzh Sargsyan abordait le soucis de la modernisation militaire et l’importance que l’assistance russe y jouait. Le premier objectif de l’Arménie c’est « la paix » : « c’est pourquoi notre armée a été et restera le principal facteur du règlement du conflit du Haut-Karabakh. Dans les conditions de menaces constantes de Bakou, les forces armées sont notre principal pilier. Les actions militaires d’avril 2016 ont été une tentative majeure du rival pour tester l’équilibre des forces, ce qui a définitivement échoué (…) nous devons maintenir la configuration des positions et travailler de manière constante afin d’être prêts à résister à toute tentative de la part du rival de fausser l’équilibre des forces » a-t-il déclaré devant les responsables de l’armée tous réunis. Selon lui la Russie, « l’un des plus grands fournisseurs d’armes au monde » reste le « principal allié et partenaire » des forces arméniennes malgré « d’autres opportunités » et « perspectives de coopération avec différents pays ». Il a par ailleurs souligné que dans la « course à l’armement », la qualité valait mieux que la quantité.

 

Devant le verrou russe, Paul Stronski, chercheur à la Fondation Carnegie pour la paix internationale, a déploré que les États-Unis se retiraient de la région. Ces derniers ne disposent que de moyens limités pour contrer les Russes dans leur proche voisinage. Il s’agissait de s’appuyer sur une région idéalement unifiée et démocratique, mais les différences de vue de chacun, leurs conflits, ou encore le morcellement territoriale de la Géorgie encouragés par les Russes ont visiblement contrecarré leur plan. Il a suggéré que dans avenir proche, l’Union européenne aurait un plus grand poids sur l’Arménie qu’en auront les Etats-Unis, et ce en vertu d’un nouvel accord de coopération. En effet, Erevan s’est engagée par celui-ci dans des réformes économiques, politiques et judiciaires, ainsi que vers des efforts en matière de corruption. Une autre organisation européenne, l’OSCE, suit de près le dossier du Haut-Karabath puisqu’il figurera parmi les points à l’ordre du jour de la rencontre entre son secrétaire général, Thomas Greminger, et le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, prévue le 5 avril.