Comment EOS Technologie écrit l’après-Larinae

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Des démonstrations avec le Rôdeur, le Véloce et le Strix. Leur production et leurs évolutions. Les programmes LARINAE, SDTL et la suite. Les projets ne manquent pas pour EOS Technologie en cette fin d’année, un effort guidé par d’importantes échéances fixées pour 2026.

Un focus réalisé en coopération avec le blog Mars Attaque / Florent de Saint Victor

Affiner la copie des produits disponibles

Et de huit. EOS Technologie a mené la huitième démonstration étatique de ses drones à aile fixe, deux semaines avant le récent Forum Innovation Défense (FID) et moins trois ans après été retenu en duo avec KNDS France pour le projet LARINAE. Une nouvelle étape qui permet désormais d’« avoir un petit peu de recul », indique son dirigeant, Jean-Marc Zuliani, à l’occasion du FID. Un autre jalon avait été franchi en juin, lorsqu’EOS avait réalisé une démonstration avec un drone frappant un char avec une charge inerte en pilotage immersif (FPV). La dernière en date, conduite en novembre, voyait le Rôdeur 330 toucher une nouvelle fois sa cible sans tête militaire active mais cette fois de manière totalement automatique. « Ce qu’on soulignait aussi, c’était sa capacité de vol en essaims », ajoute le patron d’EOS tout en mentionnant la capacité à faire voler jusqu’à 30 machines en parallèle. 

Doté d’une portée de 500 km, le Rôdeur 330 est également capable, comme son nom le suggère, de rôder durant 5 h dans une zone plus proche pour générer du renseignement et éventuellement frapper si une cible d’opportunité apparaît. Il est par ailleurs capable de naviguer sans GPS, l’un des attendus de la récente démonstration. EOS l’a également équipé d’un parachute, une option permettant une récupération sans casse pour faciliter l’entraînement sur le territoire national. La prise en main en réel de ces drones est en effet l’un des enjeux d’aujourd’hui pour des militaires commençant à en être dotés à des fins d’évaluation, en plus du recours aux simulateurs déjà disponibles. 

Le brouillage des communications et de la navigation étant devenus la norme, l’autre point d’effort portait sur la résilience des communications. LARINAE exigeait de pouvoir frapper jusqu’à 50 km tout en conservant la liaison de données. EOS Technologie a d’emblée utilisé des modules permettant d’aller à 80 km pour apporter une capacité complémentaire. Soit la portée d’un LRU, mais avec une marge de progression déjà acquise. « Pour les avoir testés, nous pouvons les pousser à 100 km. Par contre, cela reste du ‘line of sight’ », note Jean-Marc Zuliani. Les reliefs et autres masques du terrain demeurent donc des obstacles potentiels. 

Il sera, selon EOS, toujours possible de changer certains modules pour étendre le champ à 150-200 km de portée. Mais le vérifier par des tests demandera une certaine imagination, la France manquant d’infrastructures permettant d’opérer avec une telle élongation. Un palliatif existe néanmoins. Il est possible de le faire en misant sur la fonction de « hand over », autrement en basculant d’une station sol à une autre en milieu de vol. Quoi qu’il en soit, « on part du principe qu’on perdra sans doute la liaison » et qu’il faudra se rapprocher alors du missile sans retour possible. Face au brouillage possible du GPS, des solutions fournies par TRAAK avaient été utilisés il y a quelques mois, avant de basculer sur d’autres, parfois françaises, parfois étrangères et notamment en provenance d’un partenaire espagnol. L’objectif reste de permettre une navigation sans GPS tout en garantissant une précision métrique à l’impact.

LARINAE conserve pour finalité d’aller jusqu’à attester de la capacité de pénétration d’un système complet, l’attendu d’origine du projet portant sur la neutralisation d’un blindé. Cette capacité a été démontrée en chambre de détonation par KNDS Ammo France. La suite demandera de réitérer l’opération sur un démonstrateur volant. L’objectif est d’y parvenir avant la fin du premier trimestre 2026, « probablement dans un pays étranger puis en France » pour des raisons de disponibilité de champs de tir, précise l’industriel.

Crédits image : EOS
Consolider la chaîne de fournisseurs pour produire vraiment en masse

Une fois achevé, LARINAE aura répondu à trois enjeux : concevoir un produit imaginé pour la production de masse, concevoir une plateforme modulaire car « on sait que cela va évoluer mais on ne sait pas encore dans quelle direction », et s’assurer de la produire vite. Il s’agit d’anticiper la suite, l’après-LARINAE s’inscrivant autant dans une démarche d’innovation que de production. EOS Technologie a tranché : ce n’est pas son métier. L’objectif est plutôt de rester le « Skunk Works » de la dynamique, un acteur agile chargé de conduire l’innovation rapide et incrémentale que le domaine exige. Laisser à un industriel dont c’est le métier le soin de faire de la grande série est bien plus pertinent, tout en travaillant ce pont « pas facile » entre la réactivité de l’innovation et l’inertie de la production à grande échelle. L’heure est donc à la recherche de partenaires.

Côté motorisation, le partenariat passé avec Alm Meca a été interrompu du fait de divergences entre les deux sociétés, chacun poursuivant sa route de son côté. « La plus-value de la partie motorisation n’est pas tant l’usinage des pièces que le boitier électronique (ECU) qui était sourcé en Espagne. Il a été possible de repartir de cet ECU, ou de faire alliance avec un vrai motoriste, ce qui est le cas avec un vrai motoriste français présent sur le marché depuis trois décennies et qui ne fait pas qu’assembler, mais conçoit et teste toutes ses pièces », développe le patron d’EOS. Le vecteur ne changera pas malgré la bascule à venir, alors que le motoriste, habitué à travailler sur des objets plus massifs, a déjà prototypé une variante miniaturisée et « cela marche ». Société au nom non précisé, il s’agit d’une filiale d’un grand groupe industriel qui peut « en produire des centaines de milliers par an ». Il n’y aurait dès lors pas de goulet d’étranglement de ce côté. 

Une partie software et hardware est aussi fournie par KNDS Robotics, avec un autopilote espagnol, et des servo-moteurs allemands, pour un produit européen, et voulu ITAR-free. Loin d’être remisée au second plan, la délocalisation d’une partie de la production fait partie de l’argumentaire. Si, comme le demande la DGA, la munition peut être livrée clef en main pour un usage immédiat, EOS n’exclut pas d’embarquer le munitionnaire national d’un client export tout en rappelant l’impact d’un nouveau processus d’intégration et de qualification sur le calendrier.  

Quant à l’assemblage des différentes pièces, « oui, nous avons signé avec un grand nom de l’industrie automobile », annonce le CEO d’EOS. Et, non, ce n’est pas Renault mais « un groupe néanmoins suffisamment important », un groupe partiellement français. « Nous n’avons pas juste signé un MoU, nous conduisons pour l’instant une étude d’industrialisation », développe Jean-Marc Zuliani, avec aujourd’hui une maitrise des matériaux composites, qui seront peut-être remplacés demain s’il faut atteindre les volumes visés. L’objectif affiché ? Être en mesure de produire 10.000 unités en 2028, 100.000 en 2029 puis un million en 2030. Si et seulement les bons de commande suivent bien entendu, et en s’appuyant éventuellement sur des sites industriels installés en dehors de l’Hexagone.

Pour chacun, l’enjeu restera d’être capable d’adapter les lignes pour y intégrer un nouveau composant tous les trois mois, soit « un challenge dans le challenge », car l’agilité n’est pas forcément présente dans le milieu automobile avec des modèles, bien que parfois un peu personnalisés qui évoluent sur des rythmes de 3 ou 4 ans. Si la DGA avait eu une démarche bienveillante sur l’approche, la démarche aurait été faite par EOS et l’industriel concerné directement, et sans appui financier étatique.

Crédits image : armée de Terre
Des expérimentations en cours au sein des armées

LARINAE se termine à peine que, déjà, quelques exemplaires atterrissent dans les armées françaises. Les livraisons des lots commandés pour mener des expérimentations se sont achevées. Des Véloce 330 étaient livrés au mois de juin à l’armée de Terre, suivis de Rodeur 330 au mois de septembre. Différentes campagnes sont désormais menées tant dans l’armée de Terre que dans l’armée de l’Air et de l’Espace et dans la Marine nationale. Pour la première, l’exercice TOLL 2025 conduit il y a peu par la 19ème brigade d’artillerie sur l’île du Levant a été l’occasion de mettre en œuvre différents vecteurs dans le cadre d’un mandat exploratoire sur la frappe longue portée, une démarche encadré par une évaluation tactique (EVTA). La profondeur des zones disponibles sur place, rarissimes en France, en faisait un cadre parfait pour expérimenter ces vecteurs à longue portée et longue endurance. 

Le Véloce 330 est initialement mis en œuvre par le 1er régiment d’artillerie, dans une logique de frappe ciblée dans la profondeur. Une fois lancée, la MTO ira donc jusqu’à l’impact. Le Rodeur 330 l’est par le 61ème régiment d’artillerie, cette fois avec une approche relevant plutôt du concept « Find/Fix » consistant à trouver une cible pour la neutraliser. Une logique de munition rôdeuse endurante plus classique pour un tel régiment habitué à se concentrer sur les cibles à haute valeur ajoutée de l’adversaire, en arrière de la ligne de front. Au-delà de l’écriture des concepts d’emploi, l’approche s’étend au développement incrémental des produits. Miser sur un rapprochement entre expérimentateurs et industriel permet en effet d’agréger et de tirer profit des retours d’expérience en boucle courte. Comme l’indique le droniste, « nous étions à côté lors de l’exercice pour nous faire challenger ». Quitte à accompagner certaines manœuvres parmi les plus complexes, comme les manipulations de nuit et sous jumelles de vision nocturne, comme cela a été tenté au cours de TOLL 25. 

Entre autres RETEX à chaud, les artilleurs auront relevé les efforts à faire pour gagner de précieuses minutes dans le déploiement de la MTO. La manoeuvre exige actuellement une quinzaine de minutes, un délai que l’industriel travaille à réduire en pariant sur quelques idées innovantes. Voilà plusieurs qu’EOS Technologie pousse, par exemple, un concept de « mini-CAESAR lanceur de MTO ». Ce véhicule dédié intégrera tous les systèmes qui prennent du temps à être montés, à commencer par la catapulte, le compresseur à air comprimé et la station sol. Il sera alors possible de décamper « quelques minutes » après le lancement. L’idée a aujourd’hui aujourd’hui dépassé le stade du simple visuel 3D, une mise en bouche en attendant d’éventuellement découvrir une solution « physique » en juin 2026 à l’occasion du prochain salon Eurosatory. 

EOS Technologie est ainsi l’un des rares dronistes à avoir livré les trois composantes, chacune réfléchissant à différents cas d’usages. Du côté des aviateurs, des réflexions sont par exemple en cours pour des complémentarités chasseurs/MTO ou avions de transport/MTO avec différents produits. De plus, les produits d’EOS Technologie offrent des vecteurs représentatifs de menaces potentiellement rencontrées sur des futures théâtres d’opérations et peuvent ainsi s’intégrer dans des entraînements et des expérimentations de capacités anti-drones. C’est dans ce cadre que l’armée de l’Air et de l’Espace vient de conduire un exercice de détection et neutralisation de drones en employant des Rôdeur 330 et Véloce 330 mis à disposition par EOS. De quoi permettre au Rafale de s’entraîner à l’interception de drones Shahed 136 et 238 en s’appuyant sur des vecteurs de nouvelle génération autorisant un vol furtif moteur coupé ainsi que des manoeuvres d’évitement pré-programmées. Il pourra en être de même dans les prochains mois pour des réflexions d’actions combinées dans la profondeur entre hélicoptères et MTO.

Crédits image : EOS

LARINAE – et son petit frère, COLIBRI – vont servir d’inspiration à une autre initiative lancée dans les mois à venir dans le cadre du Pacte Drones Aériens de Défense. Celle-ci se concentrera sur les drones intercepteurs. Plusieurs solutions seront expérimentées en visant à nouveau un impact sur cible représentative, passage de quelques commandes à la clef. Le projet ne devrait pas manquer d’attirer l’attention d’EOS, dont les solutions intégreront une capacité d’interception de drones de type Shahed à compter de début 2026. Un ajout découlant de modules de guidage terminal développés en interne et qui permettra de rivaliser encore un peu plus avec certains grands noms du secteur.

En parallèle, le drone Strix continue sa carrière opérationnelle, notamment auprès de plusieurs pays en Afrique, accumulant des heures de vol dans le cadre de missions de surveillance de frontières. Lancé à la main et menant des missions de 4 à 5h en optimisant son vol avec des phases planantes, ce drone est reconnu pour sa fiabilité. En France, quelques exemplaires sont déjà dans les mains de l’armée de Terre et de l’armée de l’Air et de l’Espace. De plus, de nouvelles évaluations pourraient être prochainement menées par l’armée de Terre au travers d’un programme SDTL (système de drones tactiques légers) revu mais poursuivi.

Des MTO bientôt éprouvées en Ukraine

Difficile, en matière de drones, d’imaginer meilleur laboratoire que l’Ukraine. Son armée et son industrie ont démontré des savoir-faire évidents dans la capacité à tester en conditions réelles, à combiner les meilleurs éléments de plusieurs systèmes pour réaliser un produit neuf mais plus performant, et à tenir compte de l’évolution constante du domaine en changeant souvent les composants pour privilégier un cycle d’améliorations continu. Des Véloce 330 et des Rodeur 330 seront « expérimentés en Ukraine très prochainement », confirmait à nouveau EOS au sortir du récent du Forum franco-ukrainien sur les drones et MTO qui s’est tenu à l’Élysée. Un lot sera fourni aux forces ukrainiennes pour répondre à « un souhait bilatéral de combiner les compétences », souligne l’entreprise. 

Si la perspective d’une coopération industrielle fait son chemin, un risque survient néanmoins dès lors qu’une usine construite en territoire ukrainien dépasse une certaine taille. Plusieurs centres de production de drones ou de sous-systèmes pour des drones ont récemment été touchés, les destructions occasionnées obligeant à une recomposition de certaines chaînes d’approvisionnement de dronistes locaux ou de dronistes étrangers actifs sur place. D’où le recours possible à des industriels français devenant des distributeurs ou des fabricants de produits ukrainiens éprouvés. C’est la voie que certains acteurs français comme Alta Ares ou Harmattan AI ont choisi de suivre. 

« Qui va faire quoi ? ». La question est posée. EOS Technologie dispose d’éléments auxquels sont sensibles les Ukrainiens, car étant capable de se différencier par rapport au reste du marché. De fait, les MTO à ailes fixes ne sont pas « un sport de masse » en comparaison avec le foisonnement des voilures tournantes. Et seule une poignée de constructeurs dans le monde maitrisent réellement la variante à moteur unique. Les trois autres grands noms sont Anduril avec le Roadrunner, Skyeton en Ukraine et EDGE avec le Shadow 25. Ainsi, « sur la voilure fixe, tout reste à jouer », estime Jean-Marc Zuliani. Mais comment se positionner idéalement alors que le sprint est bel et bien lancé ? Anduril a levé 3,8 Md$ en trois ans. Idem avec Stark, doté de moyens conséquents pour accélérer. Ou encore avec Helsing, présent sur plusieurs segments. « Vont-ils nous rattraper ? Oui. Vont-ils nous dépasser ? Si je n’obtiens pas de moyens réellement suffisants entretemps, ils vont bien finir par nous dépasser », prévient le dirigeant. Celui-ci apporte néanmoins une nuance qui n’a pas de prix, celle de la valeur opérationnelle réelle d’une technologie. « Faire une démonstration est une chose, en faire une dizaine nous sort déjà du lot, mais les faire avec les forces à partir d’un produit livré est encore autre chose », rappelle-t-il.

Crédits image : armée de Terre