Sous-dimensionné en cas d’engagement majeur. Voilà le principal retour d’expérience remonté du Service de santé des armées (SSA) à l’issue d’ORION 2023. Trois ans et une LPM plus tard, la question de la robustesse de la chaîne de santé n’a donc pas été prise à la légère. Entre feuille de route et ambition stratégique à horizon 2030, le SSA poursuit un chantier dont les premiers résultats étaient visibles tant en mer qu’à terre. Une fois encore, ORION aura autant servi de laboratoire que de « stress test » pour des structures en cours de renforcement.
En témoignent les exercices d’afflux saturant de blessés conduits à plusieurs reprises sur les PHA. Véritable couteau-suisse flottant, ceux-ci disposent aussi d’une antenne chirurgicale embarquée, un rôle 2 susceptible d’être modulé de « basique » à « renforcé » selon le besoin. Chacun aura été mis à l’épreuve. Une dizaine de blessés de guerre sont ainsi venus mettre le SSA sous tension lors d’une séquence jouée sur l’île de Ré, en amont du débarquement. Une autre se jouait le 23 février sur le Tonnerre, au centre de l’un des plus gros exercices de type « Mass Casualty » (MASCAL) de cette phase d’ORION. Durant plus de sept heures, son rôle 2 renforcé aura assuré la prise en charge d’une trentaine de blessés graves en l’espace de sept heures. Quinze d’entre eux provenaient d’une frégate multi-mission (FREMM) Aquitaine touchée par un impact de combat. Les autres sont arrivés par EDA-R pour simuler le soutien des troupes projetées à terre.

Il faudra attendre la fin d’ORION pour dresser un premier bilan, mais la dynamique semble bien lancée. À terre comme en mer, tous soulignent « un gros effort consenti pour armer toute la chaîne », explique le lieutenant-colonel Nicolas.« Depuis 2024-2025, nous avons senti un élan, la volonté de mettre plus de moyens, de doter plus de matériel », note à son tour le médecin en chef Julien, médecin-major à bord du PHA Mistral. La vingtaine de médecins et d’infirmiers sous ses ordres au sein de l’antenne chirurgicale embarquée est capable de traiter de 4 à 8 blessés en urgence absolue et de 8 à 16 blessés graves dans les 24 à 48h. Ce « Rôle 2 Forward » peut également accueillir un ou deux brûlés graves. Ses équipes disposent désormais de davantage d’équipements, de consommables, de personnel. Il conserve en permanence plus de 2000 lignes de produits en stock, de quoi traiter plus de blessés et durant plus longtemps. De quoi recueillir et stabiliser les blessés durant 4 à 5 jours avant leur évacuation vers le niveau supérieur, un rôle 3 ici confié de manière fictive à l’allié britannique.
Particulièrement attendus pour corriger un défaut de mobilité constaté il y a trois ans, les Griffon SAN sont progressivement pris en main par les forces. Trois d’entre eux ont intégré la cinquantaine de Griffon dont dispose aujourd’hui le 126e RI. De Brive ou d’ailleurs, quelques blindés SAN étaient directement détachés au sein du GTE Bison. Le SSA y était présent à plusieurs niveaux, selon un schéma proche de celui rencontré autrefois en Afghanistan et au Mali mais peu joué en exercice, observe-t-on à la tête du groupement tactique. Chacune des deux compagnies de combat accueillait ainsi une équipe médicale. Idem pour le train de combat n°2 (TC2), dont l’équipe était renforcée d’un médecin. Et idem pour le PC du GTE. Conseiller auprès du chef tactique, le médecin qui était affecté avait cette fois pour mission de relier les dimensions médicale et militaire dans la conception de l’action et l’écriture des ordres. Encourageante, la transformation entreprise trouvera un autre écho lors de la quatrième et dernière phase d’ORION. Son envergure y sera autrement plus importante de par le volume de forces engagé – plus de 12 000 combattants -, les élongations et l’adversaire rencontré, de quoi contribuer à préciser la marche suivre.
Moins médiatisées de par des conflits récents favorisant surtout la guerre de position et les engagements aériens, les opérations amphibies n’en sont pas pour autant exclues des plans. Leur maîtrise reste en effet un enjeu pour de nombreuses armées. En témoignent la bascule engagée depuis longtemps par les États-Unis vers l’Indopacifique, les tensions persistantes entre Taïwan et la Chine ou, plus récemment, les scénarios entourant l’éventuelle prise de l’île iranienne de Khârg par les Marines américains. Peu d’armées disposent d’une telle capacité et moins encore sont capables de mener une telle opération seule. Deux visions co-existent parmi les armées occidentales. L’une, celle choisie par la France, privilégie le déploiement de forces conventionnelles dans un milieu assez permissif et pour des opérations inscrites dans la durée. L’autre, plutôt anglo-saxonne et nordique, se focalise sur la projection de puissance instantanée mais limitée dans le temps et l’espace. Il est alors moins question de tenir dans le temps que de conduire des actions « commando » de destruction ciblée, dans « une logique, un peu, de force avancée », éclaire le lieutenant-colonel Nicolas.
La France conserve son modèle mais rien n’empêche de l’interroger pour tenir compte de l’évolution et de la multiplication des menaces. La généralisation des drones aurait justement pour autre intérêt d’étendre le champ d’action et de rejoindre au moins partiellement le modèle anglo-saxon. Combiner drones de frappe, drones de reconnaissance et connecteurs comme les CB90, EDA-R et EDA-S permet d’entrevoir la conduite d’opérations coup de poing. Quitte, suppose-t-on chez les marsouins, à profiter de l’élongation offerte par les drones pour aller jusqu’à frapper l’objectif sans sortir de l’embarcation et décamper aussitôt pour réduire la signature au strict minimum. L’une des difficultés relèvera de la permanence du vecteur en mouvement qui rendra la récupération du drone plus complexe, et d’autant plus avec un système à voilure fixe. L’idée supposera d’expérimenter « mais c’est tout à fait réalisable », estime le lieutenant-colonel Nicolas.
Se pose ensuite la question de la densification des forces mises à terre. Véritable couteau-suisse, le PHA ne peut cependant embarquer que l’équivalent d’un sous-GTE sous blindage accompagné d’un petit TC2. « Ce volume n’est pas suffisant pour permettre au groupement de manoeuvrer à terre et d’obtenir des effets tactiques significatifs », pointait à ce titre le lieutenant-colonel Philippe-Edouard, chef BOI du 2e RIMa, dans le dernier numéro du magazine Fantassins. ORION aura permis de mettre à terre environ 500 combattants. L’idée serait de pouvoir monter d’un cran pour parvenir à 600 ou 700 combattants. Densifier le GTE en exploitant tous les recoins du navire n’est pas exclu. Cette solution a été mis en pratique par le 2e RIMa et son GTE Richelieu l’an dernier lors de l’exercice Catamaran. Elle a cependant pour inconvénient de « démotoriser » l’un des deux sous-GTE à bord du PHA. « Ce format permet de saisir une tête de pont composée d’un port ou d’un aéroport en vue de permettre le débarquement d’une force plus nombreuse et mieux équipée, capable de relancer l’action dans la profondeur », notait le lieutenant-colonel Philippe-Edouard.

Un bâtiment comme le Mistral relève par ailleurs de ce que les armées appellent une « high value unit », une cible à haute valeur. « C’est le bateau que l’ennemi cherche à neutraliser, parce que c’est là que se trouvent les forces militaires qui vont ensuite produire un effet à terre. À ce titre là, je me sens évidemment plus visé que d’autres, comme les frégates. C’est pourquoi le PHA n’est jamais seul et est justement escorté, aujourd’hui en l’occurence par la frégate italienne Doria », pointait le commandant du Mistral. Remplacer les PHA n’est « pas pour tout de suite ». Lancés il y a deux décennies, les trois bâtiments ont encore au moins autant d’années de service devant eux. La Marine nationale réfléchit néanmoins à leur avenir, notamment pour exploiter au maximum le virage de la dronisation. Des deux drones S-100 pour l’instant à bord, un PHA pourrait ainsi se transformer en « navire porte-drones » déployant des systèmes de surface, aériens et sous-marins susceptibles d’élargir le périmètre de protection tant à son profit qu’à celui des troupes de marine. Le concept n’est pour l’instant qu’à l’état d’études, nous précise-t-on.
Continuer à miser sur le PHA n’empêche pas de réfléchir à d’autres vecteurs de débarquement. Pourquoi ne pas revenir vers des bâtiments plus petits capables d’emmener une compagnie de combat ou l’équivalent d’un SGTE, à l’instar de ce qu’étudie aujourd’hui l’US Marine Corps, questionne-t-on au sein des Bisons ? La démarche permettrait de distribuer autrement les forces et de mieux répartir le risque, objectif déjà poursuivi par la décentralisation des PC. Perdre l’un de ces bâtiments de taille intermédiaire sera en effet toujours moins coûteux que la perte d’un PHA. Cette solution viendrait au passage renforcer l’incertitude permanente sur l’ennemi, obligé de maintenir des forces à plusieurs endroits pour pouvoir s’y opposer.
L’armée de Terre va plus loin. Ses réflexions « à 10, 15 ans » l’amènent à chercher à s’affranchir des connecteurs de types EDA-R et EDA-S dont elle dispose actuellement. Modernes et dotées d’une capacité d’emport importantes, ces embarcations sont cependant peu protégées. Moins rapides qu’un véhicule d’assaut amphibie, elles n’iront également pas plus loin que la plage. Bref « nous avons clairement besoin d’un équivalent de l’AAV-7 », résume-t-on au sein du 126e RI. Que ce soit cet engin vieillissant, l’Amphibious Combat Vehicle (ACV) qui le remplace ou la poignée de solutions aperçues ailleurs, la piste suppose autant de se réappropier des compétences spécifiques qu’un coût élevé et une maintenance complexe. Son utilisation dans un environnement « corrosif » n’y est pas étrangère. D’autres questions se posent, nous explique-t-on. Faut-il, par exemple, rassembler ces moyens rares dans un « pool unique » au profit des brigades interarmes, le répartir entre les deux brigades amphibies ou tout confier à l’une d’entre elles ? Le raisonnement est à l’état d’ébauche mais un tel véhicule ne manque pas d’intérêt et pas uniquement pour l’assaut amphibie, car il permettrait aussi à l’infanterie de récupérer une capacité de franchissement de coupure humide autonome disparue avec la rénovation des VBL. Des demandes de cet ordre sont « en cours » mais l’empreinte essentiellement « continentale » des conflits récents – l’Ukraine en tête – incite à placer les curseurs prioritaires ailleurs. Qu’il soit absent de la LPM et de son actualisation n’est donc pas une surprise. D’édition en édition, ORION et ses enseignements donneront peut-être davantage d’écho tant à ce besoin qu’aux autres enjeux auxquels sont désormais confrontées les troupes de marine.