Renégocier de force l’accord sur le nucléaire iranien, vraiment ?

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Le jeudi 26 avril à Washington, dans sa conférence de presse clôturant sa visite d’Etat aux Etats-Unis, le président Emmanuel Macron a prononcé un discours dont un passage mérite que l’on y réfléchisse dans le cadre de Forces Operations : l’intention de renégocier l’accord sur le nucléaire avec l’Iran.
 

Tir de missile iranien. Renégocier le traité de Vienne – surtout de force – est inenvisageable pour l’Iran (Photo : Youtube)


 
Citons les propos mêmes du président Macron, propos que nous allons soumettre à réflexion, passage par passage : « Nous avons signé, tout comme les Etats-Unis d’Amérique, un accord nucléaire permettant d’encadrer le nucléaire militaire iranien, le 14 juillet 2015. Cet accord, nous le défendons et nous considérons qu’il doit être respecté car il est une base utile et c’est notre parole. »
 
Jusque là, tout le monde – sauf les Israéliens et les « faucons » américains groupés autour de Donald Trump – est d’accord, du côté occidental comme iranien. Cet accord a été suffisamment long et difficile à conclure. Malgré les lacunes que les Occidentaux et les Israéliens peuvent regretter, il s’agit du texte le plus complet sur lequel il a été possible de satisfaire les deux parties. Malgré le soulagement – certes temporaire – que procure cet accord, Israéliens et faucons américains veulent déjà le renégocier sans attendre l’actuelle date d’échéance : 2025.
 
La révélation faite ce lundi 30 avril par Benjamin Netanyahu, premier ministre israélien, selon laquelle Israël dispose de preuves nouvelles et concluantes du programme d’armes nucléaires que l’Iran a dissimulé pendant des années dans ses archives atomiques secrètes et qu’il pourrait activer à tout moment pour se doter de la bombe atomique ne change fondamentalement rien : « Pour ceux qui ont suivi le dossier nucléaire iranien, il n’y a rien de nouveau dans la présentation de Bibi » [surnom de Netanyahu], a tweeté Rob Malley, ancien conseiller du président Barack Obama, dont l’administration avait participé à l’élaboration de l’accord de 2015. « Nous savons depuis des années que l’Iran avait un programme secret d’armes nucléaires appelé le projet Amad. Nous pouvons à présent prouver que le projet Amad constituait un programme complet visant à concevoir, construire et tester des armes nucléaires », a lancé Netanyahu. « Nous pouvons aussi prouver que l’Iran stocke secrètement du matériel provenant du projet Amad pour s’en servir au moment de son choix et développer des armes nucléaires », a-t-il ajouté. Il a probablement raison. L’Iran a bel et bien menti ! Mais précisément, l’accord de Vienne paralyse la relance de ce programme menaçant. D’où l’impérieuse nécessité de le préserver. Quitte à le remettre sur la table à l’approche de 2025 en tenant compte des dangers connus.
 
« Néanmoins, a poursuivi le président Macron, j’ai noté comme vous les déclarations réitérées du président Trump et sa volonté claire de ne pas soutenir cet accord. Je ne sais pas ce que le président Trump décidera de faire le 12 mai prochain et, au demeurant, il y a tout un processus qui s’en suivra, mais j’ai souhaité que nous puissions acter d’un agenda positif. »
 
Bien, il est rassurant d’entendre le président français affirmer qu’il défendra le maintien de l’accord actuel, n’en déplaise à ses interlocuteurs : « Ce qui veut dire que, d’une part, le JCPOA, donc l’accord sur le nucléaire iranien, sera respecté et défendu par la France et les Européens. D’autre part, nous devons acter, ce que j’avais fait dès l’Assemblée générale des Nations unies en septembre dernier à New-York, que cet accord ne permet plus de traiter la totalité du problème iranien et des sujets que nous avons à couvrir dans la région.»
 
Ah là, on se crispe… « Il y a en effet trois autres sujets qu’il nous faut couvrir dans un dialogue exigeant mais indispensable avec l’Iran et les puissances de la région, qui je le rappelle, pour une écrasante majorité d’entre elles, n’étaient pas partie de l’accord nucléaire de 2015. C’est la question du nucléaire de défense iranien post-2025, la question de l’utilisation et de l’activité balistique de l’Iran dans la région et enfin le sujet de la stratégie régionale de l’Iran, en particulier en Irak, en Syrie, au Yémen et au Liban.
 
« Ces trois sujets viennent compléter l’agenda du JCPOA [NDLA : Joint Comprehensive Plan of Action, l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien] et j’ai ainsi proposé au président américain – et la conférence de presse d’hier a permis de montrer une voie sur ce sujet, c’est que, quelle que soit la décision américaine le 12 mai prochain, nous œuvrions collectivement dans la région pour créer un accord plus large et un cadre stratégique commun de discussions avec l’Iran, qui comprendra les quatre sujets, celui contenu par le JCPOA et les trois autres que je viens d’évoquer. »
 
En diplomatie comme dans les relations humaines en général, une qualité essentielle est l’empathie : savoir se mettre à place de son interlocuteur pour anticiper sa réaction, à tout le moins comprendre l’impact de ce qu’on lui dit ou lui fait. Ainsi donc, imaginez ce qui se passe dans la tête des Iraniens à qui l’on dit, sept ans – sept ans ! – avant l’échéance de l’accord déjà si difficilement consenti, que les concessions qu’ils ont si laborieusement faites ne suffisent absolument pas et qu’il faut déjà prévoir de les renégocier, de gré ou de force (Trump a annoncé la couleur), en élargissant de surcroît les sujets à mettre sur la table… Que penseraient les Occidentaux si c’étaient les Iraniens qui tenaient ces propos et annonçaient que les négociations porteraient – de gré ou de force – sur des sujets tels que la présence des contingents de la coalition occidentale anti-EI dans la région, le soutien américain aux Saoudiens et aux Israéliens, l’extension de l’OTAN aux pays d’Europe centrale malgré la promesse faite à Gorbatchev, et autres sujets du même acabit ? Allons donc ! Que ceci soit bien clair : nous ne défendons nullement la position iranienne aux dépens de l’autre. Simplement, soucieux de promouvoir les avantages de l’empathie, nous invitons à intégrer cette attitude dans les propos et la conduite des affaires dans une région où le chaos militaire détruit déjà tant de vies, tant d’outils économiques et tant d’éléments du patrimoine culturel mondial.
 
L’Iran, beaucoup semblent l’oublier et/ou le négliger (Donald Trump et ses faucons en premier), est l’héritier de cet empire illustre que fut la Perse. L’influence régionale de cet empire d’une grande richesse culturelle s’est étendue sur des siècles. Alors, quand on vient dire aux Iraniens qu’on va les forcer à négocier cette influence, un peu de prudence et de tact ne ferait pas de tort ! Le passé est le passé, le présent est le présent. Mais seuls les idiots ignorent ou négligent le poids de l’Histoire… En politique et surtout en défense, ce type d’idiots est dangereux, très dangereux. Même si, en l’espèce, nous devons comprendre la juste inquiétude israélienne.
 
Reprenons le discours du président Macron : « Le président Trump s’est montré ouvert à cette perspective [de renégocier plus largement l’accord sur le nucléaire] et à l’idée d’avoir justement un nouvel accord-cadre plus large et plus structurant, qui permette de tenir compte de l’ensemble des craintes qui figurent, qui existent aujourd’hui quant à l’activité de l’Iran. Ceci ne se fera pas en un jour, mais je considère que c’est une avancée importante, compte tenu du fait que jusqu’à présent, le président américain ne s’était exprimé que pour manifester son refus du JCPOA, mais à aucun moment une volonté de construire, y compris un schéma alternatif. »
 
Quand on assiste au revirement a priori incroyable de Kim Jong-Un en matière de nucléaire et de paix, on doit bien conclure que rien n’est impossible en matière de relations internationales (attendons quand même de voir ce qui se concrétisera). Mais pour cela, il faut un engagement librement consenti par les parties concernées. Ces dernières décennies, la « diplomatie de la canonnière » n’a pas précisément démontré son efficacité, donc sa pertinence. La lutte militaire contre Daesh et les talibans n’est pas visée par cette observation puisque ces adversaires ne constituent pas des armées alignées par des Etats reconnus.
 
Le président Macron y est d’ailleurs venu : « Aller dans cette direction, me paraît être absolument essentiel pour la stabilité de toute la région qui demeure notre objectif profond. Je l’ai rappelé ce matin au Congrès: pour ma part, je considère que la responsabilité de la France est de tout faire pour éradiquer les groupes terroristes de la région. C’est le sens de notre action au sein de la coalition internationale, mais également pour assurer la stabilité de la région et donc tout faire pour éviter qu’il n’y ait quelque hégémonie que ce soit qui s’impose ou quelques stratégies régionales ou escalades qui puissent déstabiliser toute la région. »
 
Allez, on va stabiliser la région ! Réjouissons-nous car ce n’est plus arrivé depuis les grandes migrations de l’Homo Sapiens, il y a environ 100.000 ans !
 
Avec l’arrivée de Mike Pompeo, ex-patron de la CIA, au poste stratégique de secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères, avec une influence non négligeable sur d’autres département), c’est un dur de dur qui mène les affaires, dans la droite ligne voulue par le très imprévisible mais tonitruant président Trump. Un éléphant dans un magasin de porcelaine…
 
Le premier résultat de n’est pas fait attendre : lors de sa rapide visite à Ryad et Tel Aviv, le nouveau secrétaire d’Etat américain a réaffirmé dimanche la ligne dure de l’administration américaine vis-à-vis de l’Iran depuis l’arrivée au pouvoir du président Donald Trump au motif que « L’ambition de l’Iran reste de dominer le Moyen-Orient ». Pompeo a reproché à l’Iran de vendre des armes aux rebelles Houthis au Yémen, et de soutenir le régime meurtrier de Bachar al-Assad en Syrie. En matière de vente d’armes à des causes parfois humainement contestables, il est vrai que les Etats-Unis, c’est Blanche-Neige chez les Bisounours…
 
Les dénégations de Téhéran sont de pure forme et non crédibles, comme toutes celles du même type que peuvent clamer les grandes puissances de ce monde. « Les propos du secrétaire d’État américain sur la présence et le rôle de la République islamique d’Iran dans certains pays de la région sont la répétition d’accusations absurdes et infondées », rétorque le porte-parole des Affaires étrangères iraniennes, Bahram Ghassemi, dans un communiqué. « La présence [iranienne en Syrie et en Irak] répond à la demande du gouvernement légal de chacun de ces deux pays et s’exerce dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans la région, et cette assistance continuera aussi longtemps que [ces] gouvernements auront besoin d’aide dans ce combat », a-t-il ajouté. Bahram Ghassemi a nié une nouvelle fois que l’Iran livre des armes aux rebelles houthis du Yémen, que Téhéran dit soutenir politiquement. Ouais…
 
Le conflit très dur entre chiites et sunnites dure depuis la bagatelle d’environ quatorze siècles, alors pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? D’où la réplique iranienne aux accusations de Pompeo : « Les accusations américaines et saoudiennes sur le rôle présumé de la République islamique dans la guerre au Yémen sont un faux problème, soulevé uniquement dans le but de détourner l’attention de l’opinion publique internationale des atrocités commises par l’Arabie saoudite dans ses attaques quotidiennes contre son pays ». Les preuves de raids aériens meurtriers exécutés par l’aviation saoudienne abondent. L’ONU déplore de son côté les nombreux morts civils provoqués par ces bombardements qui n’ont pratiquement pas changé la donne sur le plan militaire. Ce conflit « géopolico-inter-religieux » n’est pas près de s’apaiser, n’en déplaise à Pompeo.
 
Rappelons au passage que l’Iran et l’Arabie saoudite ont rompu leurs relations diplomatiques en janvier 2016 et sont engagés dans une lutte d’influence régionale. Les deux pays soutiennent des camps opposés en Irak, en Syrie, au Yémen ainsi qu’au Liban. Téhéran déploie en Syrie et en Irak des « conseillers miliaires » iraniens et des milliers de « volontaires » iraniens ou afghans.
 
Le ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman a affirmé plus tôt en avril que son pays s’en prendra à toute tentative d’implantation militaire iranienne en Syrie, quel que soit le prix à payer.
 
Dans ce climat délétère, la volonté américano-israélienne d’imposer à l’Iran – sur un ton de va-t-en-guerre – la renégociation de l’accord de Vienne sur le nucléaire se heurte à l’annonce tout aussi ferme – et compréhensible – faite par Téhéran qu’en cas de remise en cause de cet accord entraînant la perte des avantages économiques qui lui ont été concédés, il retirera sa signature. Soit dit en passant, depuis bien des années, les scénarios de raids de bombardement israéliens ou américains sur l’Iran ont conclu à une impossibilité matérielle, du moins pour détruire en une seule vague tout ce qui devrait l’être. Et depuis lors, Russes et Iraniens s’entendent pas top mal…
 
Seule la position de l’Union européenne vis-à-vis de cet accord, aussi insatisfaisant soit-il, est raisonnable et pourra inciter l’Iran, descendant de l’empire perse, à accepter une nouvelle négociation où serait affirmé un respect mutuel. D’ici 2025, la diplomatie a le temps de faire jouer ses atouts. N’en déplaise aux dangereux faucons (mot dont vous êtes libres de modifier l’orthographe…).
 
Pour le moment, selon la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, les informations évoquées par le Premier ministre israélien sur un programme nucléaire secret iranien ne sont pas d’ordre à remettre en question l’accord passé en 2015 entre l’Iran et les grandes puissances pour empêcher la république de se doter de la bombe atomique. L’accord sur le nucléaire « n’est pas basé sur des suppositions de bonne foi, il est basé sur des engagements concrets, des mécanismes de vérification et un contrôle très strict des faits » par l’AIEA, a encore relevé Mme Mogherini dans une réaction préliminaire. « L’AIEA a publié dix rapports, certifiant que l’Iran a pleinement respecté ses engagements », précise-t-elle encore dans sa déclaration communiquée par le service d’action extérieure de l’UE. Que Donald Trump et Benjamin Netanyahu ne s’avisent pas d’entraîner le monde dans une nouvelle guerre immanquablement à grande échelle !