De l’Yonne à l’Aube, l’armée de Terre aura à plusieurs reprises cherché à s’affranchir des obstacles naturels durant la quatrième et dernière phase de l’exercice ORION. L’occasion, pour le bataillon armé par le 3ème régiment du génie de Charleville-Mézières, de confronter quelques innovations techniques et tactiques aux réalités du terrain.
Une cinquantaine de sapeurs s’affairent en cet après-midi du 22 avril sur les rives du canal reliant les lac Amance et du Temple, au centre de l’Aube. Derrière, les VBCI et Griffon du 1er régiment de tirailleurs se préparent à traverser cette coupure humide à l’aide d’engins de franchissement de l’avant (EFA) mis en oeuvre par le 19e régiment du génie. Le lieu n’a pas été choisi au hasard. Des plongeurs de combat du génie s’y sont infiltrés quelques heures plus tôt pour rendre compte du courant, de l’état du fond et des berges, de la présence d’ennemis, et pour neutraliser les mines et autres pièges sous-marins rencontrés. Une infiltration de 5 km dangereuse mais discrète, conduite durant près de 9 h dont plus de la moitié passée sous l’eau. Mais une opération pour laquelle le 3e RG aura pu compter sur une équipe de quatre plongeurs belges du 4e bataillon de génie d’Amay, unité liégeoise avec laquelle les Ardennais entretiennent des liens privilégiés.
Le point de franchissement déterminé, c’est en surface que les opérations se poursuivent. La 7e brigade blindée, l’une des unités engagées dans une phase finale ayant mobilisé 12 500 militaires français et étrangers, conduit sa contre-offensive face à « un ennemi Mercure dimensionnant » qui a piégé ou détruit les ponts environnants, indique le chef de corps du 3e RG, le colonel Jérôme Pâris. Aux sapeurs de faire ce qu’ils font de mieux : permettre aux autres de progresser malgré les aléas du terrain. Si l’eau aide les plongeurs à échapper aux yeux adverses, le reste de la force doit faire preuve d’imagination pour garantir sa survie. Cette fois, et contrairement aux habitudes, le franchissement de plusieurs centaines de véhicules se fera donc sous un magnifique soleil printanier. « L’ennemi, qui a été formé aux doctrines françaises, s’attend à ce que l’on franchisse cette nuit et pas avant. L’innovation rencontrée aujourd’hui, c’est de réaliser un franchissement de jour », poursuit-il tout en rappelant le soin des organisateurs de « monter d’un clic dans l’animation et les scénarios ennemis » entre ORION 2023 et cette seconde édition.
La nuit aura longtemps été synonyme de discrétion. C’était avant le conflit russo-ukrainien. « Nous avons remarqué, grâce aux enseignements du flanc Est, qu’aujourd’hui travailler de nuit était un danger supplémentaire », constate le colonel Pâris. La multiplication des capteurs infrarouges et systèmes d’intensification de lumière emportés par des drones, des véhicules, des satellites, des combattants débarqués exposent en effet davantage des engins dont l’empreinte thermique se renforce encore sur une eau plus fraîche que l’air ambiant. « Vous êtes visibles à des kilomètres à la ronde », résume le chef de corps. L’armée russe a plusieurs fois tenté sa chance, bien mal lui en a pris.
Qu’importe le moment, un franchissement reste une opération risquée. « La complexité de cette manoeuvre doit être comprise comme un immense moment de fragilité pour la manoeuvre de la brigade qui veut franchir », pointe un colonel à la tête d’un bataillon d’environ 400 sapeurs durant ORION. Mercure se doute que l’armée de Terre tentera de passer quelque part. « La force de ce genre d’opération, c’est la surprise, c’est de mettre en place tous les moyens au dernier moment. Le plus fragile des moyens – l’EFA – n’arrivera qu’au dernier moment », explique le colonel Pâris. « L’intention du chef, c’était d’aller vite et de surprendre », note-t-il. C’est que la 7e BB avance vite. « Nous sommes même en avance donc nous allons essayer de faire franchir en dynamique nos unités de tête », annonce son commandant, le général de brigade Maxime Do tran. À 30 km au sud-est, à Bayel, un autre détachement assisté d’une section SPRAT du 13e régiment du génie réalise une manoeuvre équivalente au profit du groupement tactique « As de trèfle » emmené par le 35e régiment d’infanterie et renforcé d’éléments blindés italiens.
« Nous en sommes en train de prendre conscience de certaines choses évidentes et de changer notre façon de faire la guerre », assure le colonel Pâris. Les drones, par exemple, dont la détection annonce l’inévitable frappe qui suivra. La lutte anti-drones est donc devenue « l’affaire de tout le monde ». Positionnée dans les bois alentours, la défense sol-air très courte portée est systématiquement présente pour renforcer les fusils brouilleurs et autres calibre 12 à disposition du personnel non spécialisé. Aucun bouclier n’est pour autant parfaitement étanche. Il faut en parallèle regénéraliser certaines tâches – ou plutôt des réflexes – un temps mis en retrait, à commencer par le guet aérien. « Non seulement ce n’est plus secondaire, mais essentiel », insiste le patron des sapeurs.
La vitesse d’exécution sous-tend une excellente coordination, autre défi dans un manoeuvre a minima interarmes s’apparentant à « un mécanisme d’horlogerie ». Longtemps invisibilisés, les circulateurs des régiments de train jouent pourtant un rôle central dans la fluidité de la manoeuvre. En amont ou en aval du point de franchissement, c’est à eux qu’il revient de guider les différentes « sticks », des rames d’une dizaine de véhicules réparties dans un rayon de 5 à 10 km qu’il faut parvenir à amener sur site en bon ordre et au bon moment. Cerveau de la manoeuvre, le poste de commandement est depuis longtemps redevenu une cible de choix. Là encore, l’armée de Terre multiplie les expériences. Durant ORION, le 3e RG aura ainsi tablé sur deux innovations. D’une part, des tentes gonflables en quelques minutes pour le PC de conduite. Et, d’autre part, un PC factice pour leurrer les capteurs adverses. Le 3e RG aura misé sur quelques engins factices pour construire cette tentative de déception, comme ce leurre multispectral à bas coût fait de toiles et de tubes et chargé de singer un petit véhicule protégé. Ou, plus simple encore, ce poste radio et ce groupe électrogène lancés à plein régime pour brouiller les pistes dans le champ électromagnétique.
D’autres « gros objets » arriveront d’ici quelques années pour renouveler les capacités de franchissement françaises. Inscrits en loi de programmation militaire, ceux-là demanderont un peu de patience. Avec ses 40 années de service, la quinzaine d’EFA en service « fonctionnent encore très bien ». Son remplacement est néanmoins d’ores et déjà planifié au travers du programme SYFRALL. Confié au groupement momentané formé par CNIM Systèmes Industriels, CEFA et SOFRAME, SYFRALL annonce, entre autres, une capacité de téléopération des engins de franchissement permettant « de mettre un robot partout où cela est possible et un homme uniquement si nécessaire ». Bien qu’attendu de pied ferme par l’armée de Terre, ce programme n’a été lancé en réalisation qu’en fin d’année dernière. Seul un premier incrément a pour l’instant été contractualisé, mais le sujet aura au moins fait l’objet « d’une commande groupée dès 2025 de l’ensemble des systèmes du périmètre de l’incrément 1 plutôt que plusieurs commandes échelonnées dans le temps ». L’actualisation de la LPM ne modifie en rien l’objectif fixé jusqu’alors de livrer huit portières (300 m) à horizon 2030, puis 2500 m pour fin 2035.
Et si la masse et les moyens manquent, restera toujours le recours aux alliés. C’est d’ailleurs l’enjeu central d’ORION, conçu pour démontrer la capacité de la France à endosser son rôle de nation-cadre d’une coalition d’alliés lors d’un engagement majeur. La présence de plongeurs belges n’avait donc rien d’anodine. Et encore moins au vu des liens historiques construits entre unités « ardennaises » et renforcés grâce au partenariat binational CaMo. Établi en 2018, ce dernier aura permis de construire puis de maintenir un socle commun. Depuis, les sapeurs multiplient les rendez-vous pour « mettre des mots communs sur des procédures identiques », à l’exemple d’exercices de tirs en milieu aquatique. Ces liens sont bientôt davantage resserrés. Fin juin, le 3e RG et le 4e bataillon du génie poseront les bases d’une première section de franchissement binationale. Un officier, un sous-officier et un soldat du rang belges rejoindront Charleville-Mézières avant l’été, avant-garde suivie plus tard d’une dizaine d’autres sapeurs. Ils participeront à un partage de savoir-faire essentiel à l’heure où la Défense belge cherche à reconstruire une capacité mise au placard il y a deux décennies. L’unité de « franchissement lourd » qu’elle entend créer pourrait s’installer sur le site de l’aérodrome de Cerfontaine, proche des lacs de l’Eau d’Heure et à quelques encablures de la frontière franco-belge. Un choix qui, s’il se confirme, contribuera au passage à rapprocher encore un peu plus les sapeurs des deux pays.