EURENCO entre explosion de la demande et amorce d’une économie de guerre

Share

Entre l’aide à l’Ukraine, les efforts sur les stocks nationaux et la bascule vers une économie de guerre, la demande explose pour les industriels du secteur munitionnaire. Une demi-surprise pour EURENCO. Voici un moment que ce leader européen des poudres et explosifs se réorganise, recrute et innove afin de muscler ses capacités de production. 

Un secteur en croissance

Environ 90 000. C’est, selon le New York Times, le nombre d’obus tirés chaque mois par les artilleurs ukrainiens. Des obus en grande partie donnés par les armées alliées, dont la France. Ce sont autant de stocks nationaux qu’il faudra rapidement renflouer, voire amplifier, tout en continuant à soutenir l’Ukraine. La seule armée de Terre française attend, entre autres, 10 000 obus de 155 mm en 2023. Au cœur de ces munitions et de bien d’autres utilisées en Ukraine, un nom : EURENCO. Héritier direct de la Société nationale des poudres et explosifs (SNPE) et détenu à 100% par l’État français, ce spécialiste des matériaux énergétiques fournit pratiquement tous les grands noms du secteur, des français Nexter et Thales aux étrangers BAE Systems, Saab et Rheinmetall. 

Que ce soit en France à Bergerac et Sorgues, en Belgique à Clermont-sous-Huy, ou en Suède à Karlskoga, les quatre sites du groupe se retroussent les manches pour répondre à une demande en forte hausse. « Étant donné que nous sommes leader européen dans nos produits, nous sommes très sollicités. Notre enjeu, c’est de faire face à cette demande. Nous devons être capable de répondre à nos clients et de les livrer en temps et en qualité bien entendu », nous explique Yves Traissac, Président-directeur général d’EURENCO France et directeur général adjoint du groupe EURENCO. 

Et si Bergerac reste impacté par l’accident intervenu l’été dernier, la pleine reprise de l’activité est proche. De quoi rassurer ce client prestigieux mais exigeant qu’est l’US Army. C’est en effet depuis la Dordogne que lui est livrée de la nitrocellulose « Made in France », « la seule à présenter un niveau de qualité qualifié pour certains besoins américains ». La relance de la production est y attendue pour la fin du premier trimestre. « Beaucoup de clients nous attendent, y compris nous-mêmes car nous nous auto-fournissons en matières premières pour certains produits », souligne Yves Traissac.

Conséquence parmi d’autres de cette tendance positive, le chiffre d’affaires d’EURENCO a dépassé le cap des 300 M€ en 2022, aux deux-tiers générés par le marché export. Porté par les livraisons à l’Ukraine et la recomplétion des stocks, le sursaut devrait se confirmer en 2023. « Nous devrions nous rapprocher de 400 M€, ce qui est très significatif », estime le PDG d’EURENCO France. Une perspective encourageante, mais inscrite dans un contexte comportant son lot d’incertitudes. 

Des tensions sur les approvisionnements

Si la demande croît, ce n’est pas sans exacerber les tensions déjà existantes sur certaines matières premières. C’est notamment le cas pour l’acide nitrique. Élément clé de la fabrication des poudres et explosifs, ce composant est consommé en très grandes quantités par l’industrie agro-chimique pour la production d’engrais. Et cette bataille pour les stocks s’est encore durcie en raison de la hausse des coûts de l’énergie, le processus de fabrication de l’acide nitrique étant particulièrement énergivore. Petit consommateur, EURENCO s’est plusieurs fois retrouvé en difficulté.

Parfois, l’approvisionnement pâtit de sursauts de souveraineté ou d’alliés à géométrie variable. L’Allemagne, par exemple, fournisseur de poudres gros calibres pour la France, a du jour au lendemain, privilégié ses besoins lorsque le conflit russo-ukrainien a éclaté. Si la Belgique ne pose politiquement aucun problème, la Suède peut à son tour privilégier ses propres besoins souverains. Toute production du secteur défense reste en effet soumise au contrôle des exportations. Dit autrement, « l’autorisation du gouvernement suédois est nécessaire, même pour fournir un produit de notre usine suédoise vers une usine française ». Un mécanisme qui, subitement, peut coincer pour des raisons géopolitiques.

Crédits : EURENCO

À l’instar de la plupart des industriels, EURENCO doit désormais faire preuve d’imagination pour maintenir les flux. « Il a fallu que l’on multiplie nos sources d’approvisionnement pour garantir nos besoins ». L’entreprise mise entre autres sur le réchauffement des relations entre la France et l’Australie. Les deux pays se sont accordés dernièrement pour livrer des obus à l’Ukraine, des discussions dans lesquelles EURENCO s’implique pour étendre le dialogue à certains produits stratégiques. « Nous essayons tous les leviers pour essayer de sécuriser l’approvisionnement et sécuriser la fourniture de nos propres produits. C’est une période intéressante mais compliquée », concède Yves Traissac.

Les cas allemand et suédois ont relancé l’enjeu de la relocalisation d’actifs stratégiques sur le territoire français, un dossier anticipé de longue date par EURENCO et qui trouve aujourd’hui tout son sens au travers de la notion d’économie de guerre. Le sujet est au cœur de discussions « quasi quotidiennes » avec le ministère des Armées et la Direction générale de l’armement (DGA) en vue d’opérer le plus rapidement possible une augmentation capacitaire. « Nous travaillons de façon très étroite avec la DGA sur la sécurisation d’un certain nombre d’approvisionnements stratégiques », souligne Yves Traissac. Tant ce sujet que d’autres pourraient bientôt faire l’objet d’annonces politiques, commentait mercredi dernier le cabinet du ministre. 

EURENCO ou avec d’autres acteurs de la BITD français, « pas mal de projets » sont sur la table, complétait l’entourage ministériel. Des projets en grande partie auto-financés mais pas seulement, chaque initiative pouvant s’appuyer sur un dispositif France 2030 « qui a vocation à contribuer aux projets d’industriels de défense comme à ceux d’autres secteurs ». 

S’adapter pour mieux croître

Les besoins s’accélèrent et avec eux la nécessité de repenser la structure et les capacités de l’outil industriel. Du côté d’EURENCO, ce travail a démarré en 2019 avec le lancement du plan « EURENCO Way ». « Depuis, nous constatons une croissance organique annuelle à deux chiffres. C’est à dire que nous varions de 20 à 50% d’augmentation selon les produits, ce qui est de bon augure pour l’atteinte de notre principal objectif fixé pour la période 2019-2025, à savoir le doublement du chiffre d’affaires », souligne Yves Traissac.

« La direction générale de l’entreprise a mis en place une évolution et une simplification de la structure dans l’idée d’avoir un meilleur pilotage opérationnel de l’entreprise », nous explique Yves TRAISSAC. Exit le « mille-feuilles » entre Agence des participations de l’État (APE)-GIAT Industries-SNPE-Eurenco. Purement technique mais stratégique, l’opération place les quatre entités d’EURENCO sous une bannière unique et fait de ce dernier un « groupe de plein exercice » du portefeuille de l’APE. 

Crédits : EURENCO

Cette réorganisation, c’est aussi la conclusion de la première phase du plan de transformation « EURENCO Way ». « L’organisation est dorénavant plus lisible, plus homogène entre les différentes entités grâce à des structures identiques et un logo unique renforçant le sentiment d’appartenance, la visibilité et la transversalité du groupe. Ainsi, nous déployons l’excellence opérationnelle et les standards de façon transverse », complète Yves Traissac.

Le travail et les défis techniques ne manquent pas, alors EURENCO recrute. De moins de 1000 il y a peu, le personnel a cru de près d’un tiers en trois ans pour dépasser aujourd’hui les 1200 salariés, dont 60% sont actifs en France. L’effort sur les ressources humaines bénéficie autant à la production qu’à l’innovation. « Les deux domaines sont liés, car l’innovation permet bien entendu de muscler les capacités de production et le rendement opérationnel pour répondre à une demande croissante ». 

À la pointe de l’innovation

« Comme le rappellent régulièrement le ministre, le président de la République et la DGA, il faut non seulement produire plus mais aussi produire plus vite et réduire les cycles », relève Yves Traissac. Derrière les ressources humaines, les investissements techniques et l’innovation sont également au cœur de la démarche, reconnaissance à la clef. « Nous avons été labelisés récemment ‘vitrines industrie du futur’, en particulier sur le site de Bergerac ». C’est en effet là qu’EURENCO a décidé de déployer plusieurs procédés innovants. Ses équipes y réalisent, par exemple, de l’impression 3D de matériaux énergétiques et d’allumage, mais également du malaxage par résonance acoustique pour accélérer le cycle de production. Autant de technologies encore rares dans ce domaine, et qui ont contribué à faire de Bergerac un laboratoire à la pointe au niveau mondial. 

Pour accélérer les cadences, EURENCO a lancé un 2022 un projet pour se rapprocher du produit « right in first time », autrement dit la capacité à produire « bon du premier coup ». Selon l’atelier, une partie de la production est parfois écartée pour être refabriquée. « L’idée est ici, par la maîtrise de nos procédés, d’augmenter de 10, 20 ou 30% ce bon du premier coup, ce qui permet mécaniquement d’augmenter notre capacité de production ». Les premiers résultats sont palpables au sein des quatre emprises. Clermont-sous-Huy et Karskoga ont augmenté leur capacité de production de quasiment 100% et 50% en quelques années. Celle de Bergerac aura bondi de 30 à 40% entre 2022 et 2023. 

Ces investissements sont conséquents et se poursuivent alors, pour continuer à progresser, le coup de pouce étatique ne sera pas de trop. « Ce qui nous permet aussi de lancer ces investissements c’est d’avoir notamment une garantie de commandes, et c’est ce que la DGA est en train de mettre en place pour les commandes françaises avec aussi un accompagnement sur la remontée en compétences sur certains sujets », précise Yves Traissac.

Malgré l’effort français, le marché export restera incontournable. « Si nous ne tournions que sur la commande française, nous pourrions avoir des trous de commande qui pourraient être problématiques », relève le patron d’EURENCO France. Heureusement, l’activité est de plus en plus alimentée par les marchés non domestiques, donc hors France, Belgique et Suède. Et si un site comme Bergerac marchait autrefois essentiellement grâce au client français, cette tendance est en train de s’inverser. Au bénéfice du client français, car l’augmentation des volumes via l’export permet au groupe d’offrir des produits plus compétitifs et de disposer de capacités importantes de production mobilisable en cas de conflit de haute intensité. 

Des racines et une expertise remontant à plusieurs siècles mais un regard résolument tourné vers l’avenir, c’est avec ce motto qu’EURENCO aborde 2023. Les défis sont nombreux, mais la mécanique bien huilée de son moteur à quatre temps devrait permettre à cette pépite française de passer sans accroc à la vitesse supérieure. 

Crédits images : EURENCO