Décollage réussi pour une autre bonne idée sortie des rangs. La munition à pilotage immersif (MPI) Fronde imaginée par un sous-officier du 1er régiment de hussards parachutistes (1er RHP) va en effet être industrialisée au profit des forces.
Un millier de munitions Fronde devraient être livrées aux forces d’ici la fin de l’année, a annoncé jeudi dernier le général de division Benoît Aumonnier, adjoint au commandant du Commandement du combat futur (CCF). Inédit pour ce type de système « issu de l’innovation par le bas grâce à la réactivité de nos unités », ce passage à l’échelle sera réalisé « en lien avec un industriel » dont l’identité n’est pas davantage détaillée par le CCF. Ce sera une première pour des armées jusqu’alors dotées de munitions téléopérées conçues par l’industrie, à commencer par la solution Damoclès de KNDS France et Delair.
Pour le 1er RHP, c’est l’aboutissement d’un processus engagé il y a près de deux ans avec le soutien de l’Agence de l’innovation de défense (AID) et de la Direction générale de l’armement (DGA). Validé à l’automne 2024, le projet Fronde s’est poursuivi en juillet 2025 avec des essais dynamiques réalisés par la DGA et la Section technique de l’armée de Terre (STAT). Une première autorisation d’emploi était acquise en février dernier, deux mois avant de valider le passage à l’échelle et de démontrer l’idée devant le président de la République, en clôture de l’exercice ORION.
Plutôt que de réinventer l’eau chaude, les hussards parachutistes se sont tout simplement inspirés des conflits en cours pour aboutir sur un outil au look bien connu : un drone quadricoptère immersif FPV auquel on intègre une munition détournée de son usage initial. « C’est très efficace, cela va très vite. Vous voyez cela en Ukraine tous les jours (…) Nous avons trouvé cela très intéressant », indiquait le général Aumonnier.
Baptisé en clin d’œil à un célèbre duel biblique, le projet Fronde reprend la logique en combinant un drone existant et un armement en dotation dans l’armée de Terre, maîtrise des coûts et accélération à la clef. La cellule innovation du 1er RHP avait à l’origine misé sur une grenade à fusil AC 58 disponible en grand nombre. La focale sur la capacité antichar s’est depuis élargie « à plusieurs charges militaires pour des effets opérationnels différents », explique le CCF en reprenant l’exemple de l’application anti-personnel.

Quant au porteur, il s’agit en théorie du drone Gekko 2.1 XL de Hexadrone. Connu et reconnu pour son drone multirôle Tundra 2, le droniste français a très tôt établi les liens nécessaires avec les hussards parachutistes pour progresser conjointement sur le projet Fronde. La démarche se veut symbolique de la volonté d’établir un dialogue direct avec les entreprises pour passer d’un processus « très bordé, sans risque » à un modèle réactif de co-développement. Le CCF dispose justement de « quelques millions d’euros » pour favoriser cet échange « vraiment très vertueux ».
Résultat de six années de maturation, le Gekko est taillé pour emporter jusqu’à 4 kg de charge utile à une vitesse de pointe de 150 km/h. Son autonomie atteint 20 minutes pour un rayon d’action de 10 km, modulo la charge intégrée et les conditions environnantes. Plusieurs options sont inscrites au catalogue, dont une liaison par fibre optique, un ordinateur embarqué pour mobiliser une couche d’IA, un support munition standardisé ou encore une solution de navigation en environnement GNSS brouillé.
Bref, le Gekko reprend la logique du Lego chère à Hexadrone, synonyme de modularité et maximalisée sur ce qui reste son best-seller : le Tundra 2.1. Actif depuis une quinzaine d’années, le droniste a rapidement compris les limites de l’équation « un drone – un usage ». Plutôt que de se disperser, l’entreprise a choisi de concentrer l’effort sur le porteur pour le rendre le plus agnostique possible. Plus de 150 briques technologiques et une vingtaine de liaisons de données différentes ont déjà rejoint l’environnement du Tundra. Et ce qui est conçu pour ce dernier est nativement compatible du Gekko, moyennant sa capacité d’emport. Hexadrone a notamment développé en interne un support d’armement capable de recevoir une douzaine de munitions différentes ainsi que différents dispositifs de sécurité d’armement (DSA). À l’opérationnel de choisir le bon porteur et la bonne charge utile à assembler selon la mission.
Cette approche « plug-and-play » séduit. En témoigne la clientèle plutôt éclectique du Tundra, du 28e groupe géographique au 2e régiment de dragons et de DGA Essais en vol au CPA 30. La MPI Fronde est quant à elle maintenant rattachée au concept d’unité de drones de combat (UDC), cette nouvelle structure défrichée par le 1er régiment d’infanterie de marine et progressivement étendue à cinq autres régiments, notamment d’infanterie, en 2026. La demande allant croissant, Hexadrone a fait le pari du transfert de technologie avec un partenaire pour s’assurer d’y répondre. Le résultat ? Une capacité de production de 100 000 exemplaires par an.
S’il permettra d’équiper les forces dès cette année, l’investissement intervient aussi « avant la livraison d’autres équipements complémentaires en 2027 », précise le CCF. Eux non plus ne sont pas davantage détaillés mais le signal est clair pour tout le monde, industriels et opérationnels : « Il faut accepter de se tromper, il faut accepter de réessayer. L’échec n’est pas rédhibitoire ». Environ 90% de l’innovation aboutit sur une impasse, que ce soit dans les armées ou dans l’industrie, observait le n°2 du CCF. Le projet Fronde, lui, fait désormais partie des 10% de réussite.