Qu’ont en commun un missile MISTRAL 3, un canon PROTEUS et un radar Giraffe 1 X ? Scania, à l’origine du châssis qui permettra à ces trois systèmes d’entrer en mouvement pour redonner à l’armée de Terre une capacité de défense sol-air basse couche d’accompagnement. Baptisée Vampire, cette nouvelle référence au catalogue est aussi une première expérience de dualité industrielle réussie pour les équipes françaises du groupe suédois, surtout habituées à produire des milliers de camions pour une clientèle civile.
Difficile, même pour l’oeil non averti, de ne pas remarquer ces touches de brun terre de France perdues au milieu d’une marée de cabines blanches, rouges, grises ou turquoise. Cette exception, c’est le porteur tactique Vampire que le site angevin de Scania produit en série depuis quelques semaines. Le fruit d’un compromis réussi pour l’armée de Terre et la matérialisation d’un changement de braquet pour le jeune bureau d’étude à la manoeuvre, Scania Public and Defense (SPAD).
Plus d’une centaine de Vampire seront produits d’ici à la fin de l’année pour la France. Une fois équipés, ils deviendront les V3P MISTRAL, véhicules avancés radar de détection aérienne (VARDA) et porteurs adaptés lutte anti-drone intérimaire (PALADIN) sur lesquels l’armée de Terre mise pour reconstituer une capacité intermédiaire de DSABC d’accompagnement au profit de ses unités de combat. À chaque véhicule sa mission. Les 50 PALADIN prévus reposeront sur l’affût de 20 mm PROTEUS standard 2, dont la conduite de tir sera enrichie à l’IA pour mieux lutter contre les drones. Le V3P MISTRAL permettra de renouveler l’emport du plateau PAMELA et de son lanceur de missile MISTRAL 3, orienté vers les cibles de plus haute valeur.
Les 16 systèmes VARDA amèneront quant à eux une capacité de détection et de surveillance aérienne de dernière génération. Dernière arrivée, cette version reposera sur le radar Giraffe 1X du groupe suédois Saab. Commandés par la force d’acquisition rapide de la DGA, ils remplaceront un pan d’une capacité reposant sur des radars NC1 30 et 40 en service depuis plus de 30 ans. La moitié de la cible sera livrée courant 2026, le reste au premier semestre 2027. Idem pour les PALADIN, eux aussi attendus de pied ferme. L’investissement français n’est pas passé inaperçu : le Vampire sera confié à l’armée suédoise pour des essais conduits autour de la pause estivale.
Le Vampire arrive juste à temps pour combler une lacune capacitaire identifiée depuis un moment par l’armée de Terre et encore renforcée par l’enjeu de mise sur pied d’une première division prête à être projetée en 30 jours en 2027. Scania a donc mis le turbo. Dans la défense sol-air ou ailleurs, il devient en effet impératif de « réduire les délais et d’adapter les matériels au regard de la situation géopolitique », résume Vincent Durnerin, directeur du SPAD. Moins de 24 mois auront suffit pour proposer un châssis 4×4 prêt à l’industrialisation. Un sprint de deux ans, mais un sprint malgré tout au vu des calendriers habituellement adoptés pour répondre à ce type de besoin.
Créé il y a moins d’une décennie, le SPAD aura pu compter sur l’expérience réussie du véhicule de ravitaillement dans la profondeur (VRP) livré aux forces spéciales françaises pour plancher sur une déclinaison au profit des unités conventionnelles. Scania avait alors su démontrer la capacité de sa chaîne cinématique civile à tenir les performances demandées par les forces spéciales, client exigeant s’il en est. « Aujourd’hui, ce VRP donne entièrement satisfaction », se félicite Vincent Durnerin.
Lancées en janvier 2024, les études sur ce qui deviendra le Vampire découlent alors d’une proposition audacieuse : pourquoi ne pas miser sur l’extrême modularité du catalogue de Scania pour définir un porteur militarisé au juste besoin ? Bingo, l’armée de Terre signe et un premier camion se matérialise à peine cinq mois plus tard. Co-conçu avec l’utilisateur et en lien permanent avec les équipes suédoises, le Vampire évolue vers un démonstrateur qui réalisera ses premiers essais de validation de tir en novembre 2024. Optimisé et industrialisé, il devient une « Proof of concept » à l’automne 2025. Ce premier POC aura servi à tester la manoeuvre industrielle. Le second démarre deux mois plus tard et trois mois avant son entrée en production.
La production est désormais bien lancée. Trois exemplaires sortent de ligne chaque semaine. Une dizaine sont en attente de livraison et une dizaine d’autres sont en phase d”assemblage. Le pari est donc gagné pour cette « poignée de motivés qui ont accepté le challenge parce que nous avons une demande très forte des armées », celle « de faire un effort et de sortir de notre zone de confort dans un délai très contraint », observe Vincent Durnerin. Pour Scania, c”est aussi la démonstration de sa capacité « à produire en quantité même s’il faut réaliser des adaptations ». Son secret pour produire vite et bien, hormis un catalogue de pièces et de sous-ensembles digne de Lego et synonyme de grande disponibilité ? La dualité de sa ligne angevine, parfaitement capable d’intégrer des véhicules spéciaux dans l’océan de camions civils sans gripper la machine ni compromettre les standards de qualité du groupe.

Assembler trois Vampire par semaine et à coût maîtrisé supposait de miser principalement sur l’existant. Pas question de créer une ligne dédiée, ce sera au Vampire de s’insérer dans le flot ininterrompu de châssis civils. La manoeuvre n’aura nécessité que quelques investissements minimes. C’est que le recours aux composants communs a été poussé au maximum pour assurer la meilleure fluidité parmi les postes de montage. Chacun est rythmé selon l’objectif du jour. Pour sortir la centaine de camions prévus ce jour-là, chaque étape ne peut dépasser 7 minutes et 48 secondes. Et pas une de plus. C’est le « takt time », ce concept industriel modulé pour s’assurer de répondre à la demande. Le Vampire ne pouvant y couper, il aura fallu réfléchir au moindre détail, peser le moindre choix pour trouver le bon équilibre entre les opérations standards et la flexibilité demandée par la clientèle militaire. « L’exercice a été poussé très loin. (…) Les équipes qui sont dessus sont mises à rude épreuve », indique le patron du SPAD.
La militarisation demande malgré tout de basculer vers une ligne complémentaire. Le temps étant compté, l’autre enjeu aura été de limiter au maximum le nombre de pièces spécifiques pour réduire l’intervalle d’immobilisation dans cette boucle annexe. Le mieux restant l’ennemi du bien, certains choix techniques résultent de compromis pour s’assurer de déboucher « dans un temps maîtrisé ». Installés dans un bâtiment SPAD sécurisés, les trois postes qui la constituent auront une centaine d’heures pour y intégrer 400 références spécifiques à un usage militaire. Ce sont, par exemple, sa cabine militarisée taillée pour embarquer de quatre à cinq combattants et son plateau arrière multifonction pour l’emport des équipements de mission. La variante VARDA demandera un petit surplus de travail pour Scania. Sa plateforme arrière devra non seulement accueillir le G1X, mais aussi un pack énergie lui permettant d’être électriquement autonome. La cabine recevra quant à elle les sièges et écrans supplémentaires pour l’accueil du pilote, du chef de bord et des trois opérateurs du système.
Le Vampire retourne ensuite dans le flux principal pour des opérations de finalisation et de contrôle de la qualité, dernières étapes majeures avant la livraison aux forces. Toute la complexité aura été de parvenir à réaliser cette passerelle immédiate entre deux mondes, un phénomène relativement nouveau chez les acteurs civils. La mécanique bien rodée n’empêche pas de réfléchir à la suite. « Nous sommes partis d’une phase un peu pionnière. Maintenant, il s’agira de regarder les possibilité en entrant un peu plus dans les processus » tout en cherchant à « s’intégrer davantage au sein de la partie suédoise, ce qui est plutôt un enjeu d’organisation interne », souligne Vincent Durnerin. Surtout, il s’agit de rebondir sur cette expérience initiale pour atteindre le prochain objectif, celui d’une préparation à une économie supposant une réactivité accrue et, surtout, de tout autres volumes.
Des camions-citernes C3P10 et Carapace aux avitailleurs, épandeurs et autres arroseuses, 535 véhicules des armées françaises arborent le logo au griffon couronné du groupe suédois. Vampire compris, le carnet de commandes des équipes d’Angers contient aujourd’hui 350 véhicules à produire ou à régénérer. Les compétences sont maintenues, mais les parcs restent restreints. Le schéma hybride créé pour le Vampire, Scania peut tout à fait le reproduire voire, pourquoi pas, l’étendre à des volumes autrement plus conséquents. La centaine d’exemplaires acquis par la France ne représente qu’une infime part de la capacité de production annuelle du site. Plus de 20 000 camions en sont sortis l’an dernier, dont un quart pour le seul marché français.
Le rythme quotidien en deux pauses peut encore augmenter de moitié pour atteindre 150 exemplaires par jour, sans compter la marge de progression offerte par les deux autres sites européens. Autour de 150 véhicules sortent de l’usine néerlandaise de Zwolle, par ailleurs dotée d’une seconde ligne pour l’instant en sommeil. Ces volumes qui paraissaient encore impensables il y a cinq ans dans la défense, les armées françaises cherchent maintenant à les atteindre au moins théoriquement, histoire d’être prêt à enclencher la première le moment venu. Scania « sait faire» , moyennant le surplus de complexité qu’amèneront des spécificités militaires. À défaut de modifications, ses équipes pourront aller jusqu’à fournir un camion en l’espace de six à huit semaines.
Des investissements supplémentaires ne sont pas exclus, Scania France discutant avec le gouvernement français pour définir l’éventuel soutien étatique qui permettra de matérialiser le projet. Réponse début juin. Cette dynamique de masse, l’industriel est passé à deux doigts de la mettre en pratique. Il était l’un des candidats en lice pour le « gros morceau » du programme français de flotte tactique et logistique terrestre (FTLT), celui portant sur la production de milliers de poids lourds de classe 6 tonnes. Scania assurait alors pouvoir fournir un camion en 10 semaines, un argument de poids qui n’aura cependant pas suffi pour l’emporter sur le groupement emmené par Arquus.
Qu’à cela ne tienne, tout reste possible si un nouveau besoin venait à émerger. Cette expertise acquise grâce au Vampire, « nous savons la décliner sur chaque véhicule », souligne le président de Scania France, Benoît Tanguy, tout en rappelant que « l’avantage sur le site d’Angers, c’est que nous pouvons sortir un véhicule complet ». Un atout parmi d’autres à l’heure où la demande globale pour des camions militaires est en hausse « parce que la situation géopolitique est instable », rappelle Petrus Sundvall, PDG du site de production d’Angers. En France, chez le voisin belge ou ailleurs, le besoin existe et se renforce. Scania France, lui, se tient prêt à y répondre.