La Force Terrestre ouvre une nouvelle page de sa transformation. Une partie de ses futurs officiers et sous-officiers se forment désormais sur base du blindé Griffon adopté dans le cadre du partenariat franco-belge CaMo, une première réalisée sous le pilotage de l’école d’infanterie.
« Nous venons de franchir la ligne de départ de CaMo », observait hier le chef de corps de l’école d’infanterie belge, le major Grégory Verschueren. Installée sur le camp Général Bastin, dans le sud de la Belgique, son école est en tête dans la perception des Griffon sortant depuis l’an dernier de la ligne d’assemblage de MOL Cy, partenaire belge de KNDS France. Ces huit Griffon sur les 474 commandés à ce jour par la Belgique, 80 futurs officiers et sous-officiers d’infanterie les découvrent pour la première fois lors d’un exercice conduit dans les plaines boisées du camp Beverlo, en région flamande. Durant deux semaines, ils apprendront à intégrer ce blindé 6×6 dans leur réflexion tactique et à en exploiter les capteurs, systèmes de communication et armements embarqués pour conduire leur manoeuvre.
Cette prise en main du Griffon durant la phase « montée » de leur formation, quelques stagiaires en faisaient hier la démonstration sur le terrain d’entraînement du camp Général Bastin. L’occasion pour une section sur Griffon et Piranha IIIC de prendre le village fictif d’Asperulange et, au passage, de reproduire les TTP (tactiques, techniques et procédures) apprises auparavant, ces drills tactiques progressivement intégrés dans « la mémoire musculaire » des futurs chefs de section et de peloton. Entamée en septembre dernier, cette formation de huit mois s’achèvera bientôt. La suite s’écrira soit dans les 1ère et 7ème brigades récemment réactivées, soit au Special Operations Regiment. Certains rejoindront le bataillon Libération/5e de Ligne, premier bataillon d’infanterie partiellement transformé au travers de CaMo.
L’occasion également, pour la quarantaine de fantassins mobilisés, de prendre pied dans le combat interarmes. Dotée de deux Griffon, l’école de la logistique de Tournai a elle aussi fait le déplacement pour démontrer quelques-uns de ses savoir-faire, dont l’évacuation d’un Griffon par l’une de ses dépanneuses lourdes PRV. Réduits à tort à des mécaniciens en blouse bleue, les logisticiens sont plus que jamais appelés à enfiler leur treillis pour garantir la fluidité de la manoeuvre. Sans eux, pas de ravitaillement en essence, pas de munitions ou de rations de combat. Pas de réparation in situ et encore moins d’évacuation des véhicules endommagés. Rien ne remplacera jamais le terrain pour « montrer les métiers », susciter les vocations, mettre en oeuvre le Griffon et progresser dans l’intégration interarmes, pointe le commandant de l’école, le lieutenant-colonel Pierre Swenen.
Après quelques ajustements, cette formation modernisée sera pleinement opérationnelle à compter de la prochaine rentrée, en septembre 2026. Durant trois ou quatre ans, l’école d’infanterie continuera de travailler étroitement avec le partenaire français pour bénéficier de son expérience et in fine parvenir à former les stagiaires belges de manière autonome. La bascule est concomitante de l’adoption d’une nouvelle doctrine « fortement teintée de la doctrine SCORPION française », explique le major Verschueren. Les structures changent à leur tour pour intégrer les nouveaux matériels. Les deux bataillons d’infanterie légère sont progressivement renforcés d’une compagnie d’appui autrefois absente, entre autres évolutions.
La Force Terrestre resserre au passage les liens avec l’armée de Terre française. L’école d’infanterie accueillait dernièrement une délégation de son homologue française de Draguignan emmenée par son commandant, le général de brigade Jérôme Ransan. Entre les deux écoles, les discussions portent aussi sur les échanges de bons procédés. Des installations belges pourraient ainsi être mises à disposition de l’armée de Terre. Unique en son genre, son Centre d’entraînement au combat en zone urbaine (CENZUB) de Sissonne est en effet très couru tant des régiments français que de quelques armées partenaires. S’il n’est pas comparable, le village de combat d’Asperulange et ses plaines et forêts environnantes amèneraient de la surprise à l’heure où, à force de s’y entraîner, les régiments français commencent à connaître les coins et recoins du CENZUB.
Un officier français est par ailleurs inséré au sein du bureau d’études de l’infanterie. Recréée cette année à Stockem, cette cellule rassemble pour l’instant cinq militaires et un civil dont la mission comprend non seulement la rédaction des précis doctrinaux mais aussi l’évaluation des TTP, le suivi des conflits en cours et, surtout, la prospection pour rester à jour en matière de technologies émergentes. « L’innovation revient sur la table », note le major Verschueren. Les drones et les effets qu’ils produisent, par exemple, sont dorénavant incorporés aux réflexions et aux exercices. Et d’autres capacités prioritaires seront ajoutées dans la boucle pour renforcer et mieux protéger l’échelon tactique, à commencer par la lutte anti-drones, la guerre électronique et la robotique terrestre. « Il faut oser, il faut prendre des risques parce que tout va très vite », relève le chef de corps.
L’école de la logistique suit la même dynamique. Les échanges avec les écoles militaires de Bourges ne datent pas d’hier. Ils sont appelés à se renforcer, notamment par le choix de l’armée de Terre d’adopter un véhicule pratiquement identique au PRV belge. Un pas en avant dans la recherche d’interopérabilité et alors que s’amorcent d’autres chantiers susceptibles de rendre la frontière franco-belge un peu plus perméable, telle que la recréation d’une école de cavalerie centrée sur le second engin SCORPION bientôt perçu par la Force Terrestre, le Jaguar.