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La lutte anti-drones, « une nouvelle corde à l’arc de l’aérocombat »

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Deux chefs de bord Tigre sont rentrés du Proche-Orient, où ils ont participé durant plusieurs mois à la protection de bases françaises, de sites sensibles et d’infrastructures critiques dans le ciel des Émirats arabes unis. Cette capacité détenue par l’Aviation légère de l’armée de Terre (ALAT) y aura démontré son efficacité face aux drones iraniens, évolution de son armement et de son domaine d’emploi à la clef.

Un pied dans la LAD pour l’ALAT

C’est l’histoire de la rencontre réussie entre un besoin urgent de défense et une arme que certains ont trop vite mis à la retraite. L’ALAT a définitivement pris pied dans la LAD, la lutte anti-drones. Peu auraient parié sur son implication lorsque la France décide de déployer un éventail de moyens de défense aérienne au Proche et Moyen-Orient dès les premiers jours du conflit opposant les États-Unis, Israël et l’Iran. Quelques Tigre y opèrent depuis lors aux côtés de moyens « classiques », que sont les chasseurs Rafale et les systèmes de défense sol-air SAMP/T et MISTRAL 3. 

La mission confiée à cette quarantaine de militaires issus du 5ème régiment d’hélicoptères de combat et renforcés d’un équipage du 1er régiment d’hélicoptères de combat ? Identifier et neutraliser les drones envoyés par l’Iran « dans une logistique strictement défensive de protection de ses forces ainsi que de ses partenaires à leur demande », rappelait ce mardi le commandant de la 4ème brigade d’aérocombat, le général de brigade Olivier Hautreux, depuis Phalsbourg (Moselle) et les installations du 1er RHC. Lancée sous très court préavis, l’opération a fait mouche. « La LAD est une nouvelle corde à l’arc de l’aérocombat (…) Cette capacité s’est avérée particulièrement efficace face aux drones Shahed qui sévissaient surtout la nuit dans le Golfe », s’est félicité celui qui commande quatre des cinq régiments de l’ALAT. Shahed 136 ou autre évolution du même acabit, les équipages « ont été capables d’en détruire plusieurs pendant un seul vol », observe le colonel Brice Erbland, à la tête du 1er RHC. S’il est surtout taillé pour l’appui-feu des troupes au sol, le Tigre a visiblement bien intégré les spécificités de l’engagement air-air. Abattre des cibles volantes est une petite nouveauté mais « il n’y a pas vraiment de différences, cela reste un engagement (…) Nous sommes entraînés pour et, visiblement, pour l’instant nous savons faire », assure le capitaine Adrien du 5e RHC, l’un des deux chefs de bord Tigre rentrés en France. 

Si toutes ont été menées au-dessus de la mer et de nuit, aucune mission n’était vraiment semblable. Chacune sont planifiées à partir d’un créneau et d’une zone donnés, espace de chasse dans lequel tout drone entrant doit pouvoir être neutralisé. « Chaque détachement avait des amplitudes de sept à huit heures à tenir » ou l’équivalent de 2h30 à 4h par équipage de Tigre, détaille le capitaine Adrien. La densité de l’environnement, entre autres, aura incité à n’envoyer qu’un seul Tigre à la fois, un mode d’action « complètement nouveau mais aussi beaucoup plus simple à gérer », poursuit celui qui est aussi chargé d’opérer le canon de 30 mm. Mobiliser deux appareils dans un unique secteur s’est vite révélé contre-productif, répartir les moyens garantissant une meilleure « étanchéité » et une meilleure tenue dans la durée pour les appareils. 

Pour les Tigre, il aura fallu s’intégrer dans l’environnement interarmes, interarmées et interalliés complexe de ce système de défense multicouches. Chaque acteur de la 3D doit pouvoir identifier et être identifié instantanément pour éviter un tir fratricide. La Direction générale de l’armement (DGA) et le Groupement aéromobilité de la Section technique de l’armée de Terre (GAMSTAT) se sont donc retroussés les manches pour intégrer « en un temps record » une brique essentielle pour les aviateurs et la défense sol-air : la liaison 16. Elle aura permis aux Tigre de s’imbriquer naturellement dans un quadruple rideau. Le premier, le brouillage, « fonctionne assez bien ». Suivent les chasseurs, « qui en interceptent un grand nombre et de plus loin, ce qui reste le but premier », note le capitaine Adrien. Les Tigre arrivent ensuite, à 30-40 km des côtes émiriennes. Et si le drone parvient à franchir ces trois boucliers, reste la défense sol-air.

Un drone Shahed 136 abattu par un Tigre français
(Crédits image : État-major des armées / armée de Terre)

Le danger n’est pas absent. Hormis la fatigue et le souci constant de déconfliction, il faut aussi compiler avec de potentielles surprises. « Les drones n’ont pas de couloir, ils arrivaient tout azimut. Pour nous, le principal risque reste le drone qui n’a pas été détecté et qui arrive à la même altitude », pointe le capitaine Adrien. Ce n’est heureusement jamais arrivé, car l’équipage n’est pas vraiment seul. Il opère en contact permanent avec un contrôleur aérien, ses « yeux » dans un ciel surchargé. Cette surveillance constante, c’est un pays allié qui l’aura assurée dans les premiers instants de l’opération, le temps d’intégrer un contrôleur tactique français dans le dispositif. 

En cas d’écho radar suspect, c’est ce contrôleur qui envoie le Tigre vérifier in situ. « Le but, c’est de détecter et d’être guidé au plus tôt », résume le capitaine Adrien. La procédure est ensuite bien rodée : se placer en poursuite et en surplomb, identifier le modèle grâce au viseur de toit Strix et, une fois l’aval reçu, ouvrir le feu. La simplicité n’est qu’apparente, car il faut tenir compte des navires et infrastructures éventuellement présents dans l’arrière plan et susceptibles d’être touchés l’obus manquant sa cible. Tout l’enjeu consiste donc à trouver le bon angle et le bon moment pour déclencher le tir. Malgré les précautions, tout ne se passe pas toujours comme prévu. L’élongation et le vent peuvent amener à devoir poursuivre le drone au dessus du sol, de quoi complexifier le tir sans pour autant l’interdire. 

S’ils agissent dans l’ombre, rien ne décolle sans ces mécaniciens, contrôleurs et autres experts de la météo présents au sol. Avionicien armement au sein du 5e RHC, le maréchal des logis-chef Kevin a l’habitude des opérations extérieures. Mais, contrairement à celles conduites dans le Sahel, la mission dans le Golfe s’inscrit dans l’urgence, dans un cadre nativement interalliés et dans un environnement un peu différent. Il fallait pouvoir s’approprier un lieu qui est tout sauf une base aérienne émirienne et y installer au plus vite les équipements de soutien nécessaires. Le survol maritime des Tigre amène son lot de travail supplémentaire. « Qui dit environnement marin dit sel et qui dit sel dit rouille », explique le chef Kevin. Ce paramètre nécessite de graisser davantage la mécanique et de laver plus régulièrement les machines pour retirer l’excédent de sel. Sans oublier ce sable qui s’insinue partout, jusque dans le canon. « Il faut garder la concentration à son maximum. On s’entraîne pour cela », relève-t-il. 

De l’expérimentation au déploiement sur frégate

« Ce qu’il faut retenir, c’est la réactivité dont ont fait preuve les régiments de la brigade, en particulier le 5e RHC, pour mettre sur pied cette capacité. (…) Sur ordre de l’état-major de l’armée de Terre, la brigade a été en mesure de préparer une capacité robuste de LAD à partir du Tigre en une dizaine de jours », indique son commandant. Tous étaient formés et déployés deux semaines à peine après le déclenchement du conflit. « Une procédure très claire a pu être définie en très peu de jours quand l’opération au Proche et Moyen-Orient a été déclenchée », poursuit le patron du Primus Primorum.

Ce type d’engagement était en réalité dans les cartons depuis un moment. Depuis 2022 et le déclenchement du conflit russo-ukrainien, l’ALAT réfléchit à adapter son cadre d’emploi aux nouveaux enjeux opérationnels amenés par ce conflit. L’usage massif des drones en fait partie. Lutter contre ceux-ci rentre dès lors d’emblée dans la boucle des réflexions. L’ALAT a pu mener une campagne expérimentale sur le site de l’île du Levant de DGA Essais de missiles à l’été 2025. La DGA disposait d’un drone cible ad-hoc, les régiments d’une gamme d’effecteurs. Bref, « c’était une opportunité », note le colonel Erbland. Ses Tigre auront été les premiers à neutraliser des drones de cette manière. Le jalon est resté sous les radars mais l’intérêt étant vérifié, un mandat exploratoire a été confié dans la foulée au 5e RHC, chargé de définir des concepts d’interception à partir du Tigre, mais aussi de la Gazelle armée d’une mitrailleuse Gatling et du Caïman armé d’une mitrailleuse de 12,7 mm. 

Chaque appareil a ses avantages, mais la menace rencontrée dans le Golfe exigeait de miser en priorité sur le Tigre. Pourquoi ? Pour sa vitesse et les performances accrues de son canon. Avec une portée efficace de 1500 m, il permet de rester à bonne distance de la « boule de feu » produite par le Shahed. Sa conduite de tir, ensuite, « change tout ». Il suffit de placer le croisillon de la caméra sur la cible et le processeur se charge d’aligner le canon selon la vitesse et le vent. « C’est une conduite de tir fabuleuse », souligne le capitaine Adrien. Ses obus de 30 mm, enfin. Les équipages ont pu toucher les nouveaux obus explosifs incendiaires (OEI) juste avant leur départ. Débloqué pour l’occasion, cette munition conçue pour exploser à l’impact s’est révélée mieux adapté à la LAD que l’obus semi-perforant explosif incendiaire (OSPEI) auparavant privilégié. « Nous en sommes très contents », précise le chef de bord du 5e RHC. 

Précurseur sur la question, le 5e RHC a armé l’essentiel du contingent envoyé en mars au Proche et Moyen-Orient

« Les opérations agissent ainsi comme un véritable accélérateur de nos capacités », relevait le général Hautreux. Non seulement le domaine d’emploi du Tigre évolue, mais son armement aussi. Après l’obus OEI, la DGA et l’armée de Terre se sont attachés à adapter la gamme d’effecteurs. Le déploiement dans le Golfe aura ainsi accéléré le retour du missile MISTRAL. Abandonnée depuis quelques années, cette capacité revient avec le MISTRAL 3. Des essais d’intégration ont été conduits dès le mois de mars à Cazaux (Gironde) sur un Tigre Mk II par les équipes de DGA Essais en vol. Avec une vitesse d’interception dépassant Mach 3, il sera utile « si on ne peut pas se permettre d’attendre » pour intercepter un drone avant que celui-ci ne survole une zone à forte densité de population. Sa charge militaire de 3 kg assure au passage la destruction complète du drone. 

La satisfaction du travail accompli est palpable dans les rangs. « Un militaire a vocation à être déployé. Il n’y a donc rien de plus satisfaisant que de mettre en oeuvre tout ce que j’ai pu apprendre », relève le capitaine Melchior, seul chef de bord Tigre projeté par le 1er RHC. Avec une  cinquantaine d’heures de vol au compteur, celui qui est aussi chef de patrouille a vécu sa première OPEX. Bien qu’ayant participé à deux campagnes de tirs, « j’étais à des années lumières de me dire que je serai dans le Golfe deux semaines plus tard pour appuyer nos alliés », admet-il. « C’est la mission, nous sommes là pour ça », estime pour sa part le capitaine Adrien au terme d’une soixantaine d’heures au-dessus des eaux émiriennes.  

Ce chapitre ne se referme pas pour autant pour le personnel revenu en France. D’autres prennent et prendront la relève. Il s’agit donc de propager les retours d’expérience et d’adapter l’entraînement pour être « encore plus efficaces ». Le capitaine Melchior est ainsi à l’origine d’un nouveau scénario aujourd’hui injecté dans les simulateurs d’entraînement. « Nous avons créé un scénario par retour d’expérience du type de combat qui a été mené dans le Golfe, avec notamment une zone maritime très saturée en navires », précise son chef de corps. 

Surtout, les résultats obtenus par les Tigre déployés ont fini de convaincre la Marine nationale. « En parallèle, la brigade s’entraîne à opérer ses hélicoptères pour des missions de lutte anti-drones à bord des frégates de la Marine nationale en vue d’une participation éventuelle à une opération d’envergure dans la région qui viserait à sécuriser la liberté de navigation », déclare le général Hautreux. Une telle opération est justement en préparation à l’initiative de la France et du Royaume-Uni pour sécuriser le détroit d’Ormuz. En attendant que ce scénario se vérifie, l’intérêt est palpable du côté des équipages. « Nous avons l’habitude d’être embarqués (…) Ce sera forcément du positif. C’est en train de mûrir mais cela va ouvrir des perspectives auxquelles nous n’avions pas accès jusqu’à présent », analyse le capitaine Adrien. 

S’ils ont l’habitude d’opérer depuis les portes-hélicoptères amphibies, les équipages de Tigre ne sont pas formés à l’appontage sur les petites plateformes. Autre exemple d’accélération, cette compétence « a pu être obtenue rapidement grâce à la convergence des efforts », annonce le commandant de la 4e BAC. Une fois le domaine de vol ouvert par les marins, les travaux ont pu démarrer en s’appuyant sur un pilote d’essai de la Marine nationale. Deux pilotes instructeurs et quelques pilotes de l’ALAT ont été qualifiés jusqu’à présent. « Nos Tigre sont en mesure de sécuriser les déploiements des bâtiments de la Marine nationale face aux drones aériens mais pas seulement, aussi face aux drones navals et face à d’autres petites embarcations », assure désormais le général Hautreux. De quoi ajouter encore une autre corde à l’arc de l’aérocombat. 

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