ORION 2026 aura démarré en mer pour l’armée de Terre. L’assaut amphibie réalisé mi-février en Bretagne aura mis en lumière certaines leçons apprises depuis trois ans et l’édition inaugurale de cet exercice majeur mené durant quatre mois à travers l’Hexagone, et, surtout, les efforts encore à consentir. Des drones au soutien médical, retour sur quelques enjeux d’une manoeuvre conduite dans un environnement moins permissif qu’auparavant.
La mer est calme et le soleil déjà haut lorsque que les sapeurs de l’armée de Terre sortent de leurs engins de débarquement amphibie standard (EDA-S) pour prendre pied en Arnland, pays allié fictif déstabilisé par son turbulent voisin, Mercure. Quelques heures plus tôt, le groupement commando amphibie a été déposé dans les terres pour capturer et tenir certains points stratégiques tels que les ponts et noeuds routiers. Les fusiliers marins de la Marine nationale en ont fait de même avec la plage désignée, en réalité celle de Kernevest en baie de Quiberon (Morbihan). Aux sapeurs de préparer le terrain en vue de l’arrivée du gros du groupement tactique embarqué (GTE) Bison emmené par les marsouins du 126e régiment d’infanterie (126e RI) et chargé de conduire l’assaut amphibie de cette vaste manoeuvre d’entrée en premier.
ORION démarre réellement ce matin-là pour les 500 combattants et 120 véhicules du GTE Bison armé par les régiments de la 9e brigade d’infanterie de marine (9e BIMa). Tous seront débarqués en l’espace de six heures depuis deux des trois porte-hélicoptères amphibies de la Marine nationale (PHA). Environ 350 militaires et 60 véhicules l’ont été par le Mistral. Le reste par le Tonnerre, là où s’est installé l’état-major de la force. Ils auront jusqu’à la nuit pour constituer une tête de pont solide et préparer le raid blindé engagé dans la foulée avec l’appui d’hélicoptères d’attaque de l’Aviation légère de l’armée de Terre (ALAT). Le lendemain, ils monteront à l’assaut du poste de commandement et du centre logistique adverses installés 40 km plus loin.
Dans les airs, le ballet constant des hélicoptères protège les quelques arpents de terre ferme dans lesquels se déploient les premiers éléments du GTE Bison. Fragile durant encore quelques heures, le dispositif se voit renforcé depuis les airs par les Caïman du 3e régiment d’hélicoptères de combat. C’est grâce à eux qu’une section de fusiliers marins brésiliens a mis pied à terre pour opérer au sein de la 3e compagnie du 126e RI. Le territoire est en apparence peu hostile. En face, une milice éparpillée mais néanmoins « durcie » car épaulée par Mercure, un adversaire à parité.

Présentée comme cela, la manoeuvre paraît presque simple. Marsouins, bigors, sapeurs, pilotes et marins le savent mieux que quiconque : ils ne débarqueront pas toujours sous le soleil, par mer calme et, surtout, face à quelques vacanciers uniquement armés de smartphones. La menace semble réduite ce jour-là mais ne vous y trompez pas, conduire ce type d’opération n’a rien de la balade de santé. Tout assaut reste soumis aux aléas du climat. Si la flotte est parvenue à passer de justesse entre les tempêtes Nils et Pedro, débarquer en Bretagne s’avère toujours plus houleux qu’en Méditerranée, option retenue lors de l’édition inaugurale d’ORION, en 2023. « La météo a particulièrement contraint l’exercice », note le colonel Antoine Naulet, chef de corps du 126e RI.
Ni vraiment rapide, ni vraiment discret, un débarquement compte aussi et surtout sur l’effet de surprise. Celui-ci ne durera qu’un temps, alors, pour les forces engagées, tout le jeu reste de maintenir le doute jusqu’à la dernière minute quant au point d’entrée choisi. La manoeuvre visible ce matin-là n’est également que le bout de la chaîne d’une mécanique engagée un mois plus tôt à tous les échelons. Comme pour tout changement de milieu, une opération amphibie ne peut se conduire qu’en interarmées, voire en interalliés. Sans la Marine nationale, ses PHA et leur batellerie, pas de mise à terre, pas de soutien santé, pas de logistique, bref, pas de capacité à durer et donc pas survie pour le GTE. La manoeuvre exige dès lors une coordination fine entre celui-ci, les navires, les avions Atlantique 2 et Rafale qui le couvrent depuis les airs, les marsouins brésiliens ou encore la frégate italienne qui mouille à proximité. S’y ajoutent le panel de menaces anciennes et nouvelles partagées par tous : drones, guerre électronique, influence, cyber, frappes dans la profondeur, etc. Les troupes de marine ne sont donc pas dupes : mener une opération complexe, risquée, longue, partiellement à découvert et, surtout, face à un ennemi à parité demande d’innover, de revoir les tactiques et de se doter, parfois en urgence, de nouveaux moyens.
Entre ORION 2023 et maintenant, le ministère des Armées s’est doté d’une nouvelle loi de programmation militaire dite « de transformation ». En cours d’actualisation, le document tirait en grande partie les leçons d’ORION en engageant des moyens supplémentaires pour porter l’effort là où ont été identifiées les insuffisances capacitaires. Certains chantiers se déploient avec plus ou moins d’avancées, dans les munitions, les drones, le soutien santé et la résilience des communications, par exemple. D’autres démarrent à peine, à l’instar de la lutte anti-drones et d’une capacité logistique dont le volet tactique ne livrera ses premiers porteurs 6 tonnes de nouvelle génération qu’en 2028. ORION 2026 servira à ce titre de point d’étape.
Parmi les menaces un temps oubliées puis redevenues centrales avec le conflit russo-ukrainien : la guerre électronique. S’il n’avait pas été incarné en 2023, cet autre milieu de conflictualité est cette fois scruté de près. Et même si la force alliée n’affronte qu’une milice, celle-ci reste adossée à un adversaire à parité susceptible de l’équiper de moyens, même limités, de détection ou de brouillage. Disparaître des radars redevient la norme. Sources majeures de rayonnement, les « gros objets » comme les navires et postes de commandement cherchent depuis un moment de nouvelles parades pour se prémunir d’une détection annonciatrice de frappes. C’est ainsi que, pour maintenir l’effet de surprise le plus longtemps possible, le PHA Mistral a suspendu les liaisons en partant de La Rochelle pour ne les rallumer qu’une fois arrivé en baie de Quiberon, nous explique-t-on. Bison et marins ont travaillé main dans la main pour réaliser une approche « sous écran » durant la nuit. « Toutes nos communications étaient coupées », explique par exemple le colonel Naulet. « Cela fait peser une forte incertitude sur l’ennemi, car il ne sait pas ni où, ni quand nous allons débarquer. Il est donc obligé de consacrer beaucoup de forces à nous attendre. L’assaut repose sur une surprise exploitée immédiatement par une volonté d’aller très vite vers l’intérieur des terres », poursuit-il.

Couper les transmissions dans la durée étant impossible, l’armée de Terre planche depuis un moment sur la refonte de ses structures de commandement. Exit le PC unique et « massif » des engagements en Afghanistan et au Mali, l’armée de Terre est passée ces dernières années sur des PC miroirs, des structures presque identiques capables de prendre le relais en cas de destruction pour assurer la continuité du commandement. Une réarticulation visiblement insuffisante, la dissémination montant encore d’un cran pour parvenir à une structure tertiaire. Notamment initiée par le régiment d’infanterie chars de marine (RICM), celle-ci a été auparavant expérimentée par le 126e RI lors d’un exercice d’évaluation ANTARES. « Le 2e RIMa [2e régiment d’infanterie de marine] est sur le même format », nous précise-t-on. Cette nouvelle évolution tend à séparer la conception, la conduite et la synthèse. « La synthèse se charge de comprendre la situation et de transmettre vers le haut et vers le bas, la conduite de conduire l’action, et la conception d’écrire les ordres d’opération (OPO) ou en cours d’action (FRAGO) », détaille le lieutenant-colonel Nicolas, chef du bureau opérations instruction du 126e RI. Chacun se focalise donc sur une tâche, ce qui réduit la difficulté d’une bascule intellectuelle immédiate. Mais se reconfigurer autrement n’est pas exclu car « si un PC est détruit, il en reste toujours deux quand nous perdions la moitié des effectifs auparavant ». Autre avantage, le PC réduit encore sa taille pour mieux se fondre dans le paysage et brouiller les pistes. « Physiquement, nous ressemblons à une section d’infanterie », explique le lieutenant-colonel Nicolas en écho aux trois Griffon EPC présents à proximité ce jour-là. « En terme de survivabilité, on y gagne beaucoup », complète-t-il. Lancée il y a moins d’un an et toujours en cours, l’expérimentation pourrait un jour s’étendre à tous « parce que nous n’avons pas vraiment le choix ».
Cette déconcentration se retrouve renforcée par l’hybridation des communications. « Nous faisons tout à distance grâce à un système de chat, de discussion interne mobilisant la 4G et les satellites », indique le lieutenant-colonel Nicolas. Voilà un moment que l’armée de Terre mise sur la résilience de ses communications en allant chercher des réseaux complémentaires de la radio militaire, cible prioritaire du brouillage adverse. La 9e BIMa s’est ainsi vue confier un mandat d’expérimentation l’autorisant à acquérir ses propres composants pour constituer son kit d’hybridation. De la brigade au commandant d’unité, chaque échelon peut maintenant mobiliser une 4G sécurisée idéale en zone urbaine pour se fondre dans la masse ou une liaison satellitaire utile en forêt ou dans les reliefs. Tout dépendra du moment, du lieu, de la menace et de la sensibilité des informations transmises. L’abonnement aux constellations satellitaires civiles se diffuse progressivement, en témoigne cette antenne Starlink ajoutée à l’arrière d’un petit véhicule protégé (PVP) du GTE Bison. D’autres travaillent sur de petits systèmes basse fréquence « assez simples », souvent fait main et capables d’envoyer de petits paquets de données peu visibles tels que le positionnement et une messagerie simplifiée. L’évolution dépasse le seul cadre du GTE Bison pour s’étendre à l’ensemble de la force. Une manoeuvre de cette ampleur implique de mobiliser l’intégralité des capacités des trois armées, des capacités « de plus en plus nombreuses, de plus en plus intéressantes, de plus en plus complexes et de parvenir à les synchroniser pour parvenir à un effet cohérent sur l’ennemi au bon endroit, au bon moment », pointe le colonel Naulet.
Je suis presque partout, voit presque tout et menace pratiquement tout le monde. Je suis, je suis, je suis… le drone évidemment. Longtemps en retard sur la question, les armées françaises avancent à marche forcée pour enfin prendre ce virage tant par le nombre que par les effets produits. Sur la masse par exemple, ORION 2026 est l’horizon choisi pour déployer une première expérience sur base des 1000 drones d’entraînement low-cost (DELCo) livrés en amont de l’exercice. Deux lots de 20 exemplaires ont été confiés au 126e RI, dont un quart sont équipés d’une voie infrarouge. Environ 80 drones d’observation, de renseignement ou de frappes composaient l’arsenal volant du GTE Bison.
Le 126e RI a pris le sujet à bras le corps, « comme tout le monde ». Son parc a été décuplé en trois ans pour atteindre une centaine de vecteurs à l’heure actuelle. Certains sont fournis par l’armée de Terre. D’autres sont acquis en interne grâce à l’enveloppe de subsidiarité à la main du chef de corps, un « budget de souplesse » qui permet d’expérimenter à petite échelle mais sans attendre. « Nous achetons énormément de drones grâce à cela, tout ce qui touche aux drones FPV par exemple », indique le lieutenant-colonel Nicolas. Complémentaire des grands programmes, l’innovation en régiment revient à « utiliser tout ce qui existe pour renforcer localement nos capacités, le combattant ayant la meilleure vue de l’usage que l’on peut faire des choses qui existent en dehors », complète le colonel Naulet. La dynamique se traduit entre autres par l’émergence de premiers drones de frappe « maison » au sein du régiment.
Cet esprit pionnier prôné par le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Pierre Schill, contribue ainsi à armer ce groupe drones de reconnaissance et d’attaque (GDRA) créé dans chaque compagnie de combat et cette section drones – la SRGE – en cours de construction dans la compagnie d’appui. Non seulement cette dronisation des régiments se généralise dans l’armée de Terre, mais elle s’accompagne d’une volonté de montée en gamme. Les marsouins, par exemple, travaillent pour l’instant essentiellement dans la frange des 0 à 3 ou 4 km. Demain, il s’agira d’étendre le champ à 5 à 15 km dans la profondeur pour maximiser les effets, à commencer par ceux générés par les mortiers de 120 mm reversés dans chaque régiment d’infanterie.
Les drones, l’ennemi en est tout autant doté. « C’est une vraie difficulté », relève le Lieutenant-colonel Nicolas. Dans le domaine amphibie, l’un des objectifs consistera à faire en sorte d’éloigner le plus possible le télépilote adverse de la plage et des moyens qui y transitent. « Nous étendons le plus rapidement notre zone de contrôle pour reculer mécaniquement les télépilotes », souligne-t-on. Pour y parvenir, le GTE mobilise autant ses éléments avancés que ceux proposés par les autres armées françaises et alliées. Chasseurs Rafale et hélicoptères de l’ALAT sont venus renforcer la bulle de protection fournie par la frégate de défense anti-aérienne Andrea Doria de la Marine italienne, qui croisait au large. Les navires ont pour l’occasion renforcé leur protection rapprochée au moyen d’une vedette de défense maritime déployée sur le plan d’eau, ce qui « n’est pas si courant », observe le commandant du Mistral, le capitaine de vaisseau Quentin Vieux-Rochas. Il s’agissait en l’occurence de l’une des embarcations CB90 prêtées par la Suède.
Et si la menace resurgit à terre, restent les fusils brouilleurs, fusils à pompe, au moins un VAB ARLAD Mk2 du 11e régiment d’artillerie de marine (11e RAMa), voire des solutions d’opportunité. Le 126e RI avait en effet tenté, avant ORION, d’utiliser ses drones FPV à des fins d’interception, un emploi « loin d’être évident mais envisageable contre certains drones ». Limitée par l’élongation du drone intercepteur et par l’acuité du télépilote, l’idée semble néanmoins faire mouche contre des drones à aile fixe moins manoeuvrants. Dans la LAD aussi, les lignes auront quelque peu bougé en trois ans. Le bouclier conserve malgré tout un temps de retard sur l’épée, un écart auquel tentera de remédier, au moins partiellement, une LPM actualisée promettant davantage de crédits pour ce segment.